Alliance Geostrategique

Alliance Geostrategique header image 2

Européanité : les ponts de l’Europe et la monnaie

janvier 28th, 2010 · 2 Comments · Bénédicte Tratnjek/Géographie de la ville en guerre, Géographie, Économie

Un peu éloigné du thème du mois sur l’Europe après le Traité de Lisbonne, ce billet se propose d’interroger les caractéristiques de l’européanité, à partir de la monnaie comme mise en visibilité d’une volonté de faire le lien entre les peuples (pas seulement en termes économiques, mais également en termes symboliques). Petit voyage dans une géographie comme « arme de soutien » aux études stratégiques.


cinq_euros_recto

La monnaie est un pouvoir régalien (il n’est pas « innocent » d’avoir vu les Etats de la zone euro abandonner ce pouvoir), dont il est intéressant d’analyser les symboles, choisis volontairement pour prôner un discours prônant pour une identité collective. Européanité ? Pourquoi un mot compliqué ? Le géographe Jacques Lévy a proposé ce concept, néologisme constitué à partir du suffixe – ité (le même que celui d’identité, utilisé dans des concepts tels que la nationalité, la ruralité et l’urbanité, qui l’on ne peut confondre avec respectivement la nationalisation, la ruralisation ou l’urbanisation, le suffixe – isation signifiant le processus) pour désigner la qualité de ce qui fait d’un Européen un Européen.


La question de l’identité européenne (tant pour ses critères de définition que pour sa difficile délimitation géographique) reste au cœur de nombreux débats en cours, notamment autour de la problématique de l’intégration de nouveaux Etats membres (dont la Turquie semble l’archétype). Beaucoup de chercheurs et hommes d’action se sont d’ailleurs consacrés à la question de l’identité européenne : à titre d’exemple, la problématique de ses frontières est particulièrement débattue (pour ne citer que quelques sources disponibles en ligne, on pensera aux géographes Jacques Lévy, Thibault Courcelle ou Louis Dupont et Joël Rouffignat, Pierre Moscovici et Gérard-François Dumont, Gilles Fumey, Pierre Gentelle, Patrick Picouet, Alain-Pierre Merger, Sylvianne Tabarly, mais on pourrait convoquer tant d’autres disciplines !).


On ne reprendra pas ici la thématique de l’identité culturelle qui peine à se constuire, mais on s’attardera sur les symboles de l’identité européenne tels qu’ils sont proposés pour créer un imaginaire territorial collectif. On ne parlera d’ailleurs pas ici d’imaginaire spatial (voir une définition dans l’encyclopédie de géographie en ligne Hypergéo) mais plus volontiers d’imaginaire territorial, dans la mesure où il s’agit, par la symbolique, de créer une identité territoriale collective. La question des limites de l’Europe et de son identité pose, en effet, la problématique du territoire européen et du sentiment d’appropriation et d’appartenance territoriales par ses habitants. L’idée est ici de mettre en perspective, rapidement, quelques symboles utilisés et véhiculés, par le biais des billets de la monnaie commune, pour asseoir ce sentiment d’unité territoriale européenne. Parce que les billets font partie du quotidien, les symboles représentés dessus doivent ainsi être questionnés en tant que mise en visibilité d’un discours d’unification territoriale au prisme de la symbolique.


Les portes et les ponts de l’Europe


Au recto de ces billets d’euro, on retrouve le symbole de la porte, et au verso celui du pont. Ces deux symboles ont particulièrement été utilisés par la littérature, mais aussi le cinéma, la bande dessinée, la peinture, l’iconographie… Ce choix est-il réellement révélateur d’une volonté d’unifier le territoire européen autour de valeurs collectives ? Portes et ponts sont des lieux de franchissement. Néanmoins, si le symbole du pont paraît spontanément appeler à des échanges et des rencontres, celui de la porte fait appel à la fois à l’imaginaire de la fermeture et à celui de l’ouverture. Que nous apprennent de tels choix symboliques que l’on croise chaque jour (ou presque, selon l’état du budget personnel !) dans nos portefeuilles ?


dix_euros_recto

Pour lancer quelques pistes de réflexion, on remarquera tout d’abord que le symbole de la porte (on évoquera ici l’analyse bien plus large que ces quelques suggestions proposée par Dominique Raynaud, 1992, « Le symbolisme de la porte. Essai sur les rapports du schème à l’image », Architecture & Comportements, vol. 8, n°4, pp. 333-352) a particulièrement été convoqué par la Chrétienté (la porte et le porche sépare le sacré du profane, les territoires de la religion des territoires du quotidien) : or, un des critères de définition de l’identité européenne repose justement sur l’Histoire de l’Europe, et notamment son unité culturelle, fondée sur la religion chrétienne, malgré la laïcisation des sociétés.


Cet ancrage confessionnel pose la question de la région balkanique : si les pays de l’Europe du Sud-Est (tout particulièrement ceux issus de la décomposition de la Yougoslavie) sont unanimement appelés à rejoindre les Etats membres de l’Union européenne, la question de la confession ne comme critère d’identité historique ne peut être que porteuse d’une marginalisation de certains territoires, voire d’une conflictualité, dans cette quête identitaire européenne. En effet, l’un des principaux agents de division des territoires dans cette aire repose non sur la religion en tant que telle, mais sur la politisation de l’appartenance confessionnelle comme discours de différenciation des peuples et de légitimation de l’appropriation de territoires, mettant en scène un rejet de « l’Autre » tant dans les territoires que dans la société.


Mais la porte n’intéresse pas seulement pour son symbolisme historique, mais également pour sa dimension géographique : ainsi, la porte peut être un lieu de franchissement, à condition d’être autorisé à franchir son seuil, qui permet au territoire du quotidien (habitations ou bâtiments) d’être identifié par des limites matérialisées. La porte marque donc une discontinuité dans les pratiques spatiales et l’appropriation d’un territoire sur lequel on exerce un contrôle (par le biais de la fluctuation des entrées/sorties), tandis que le pont fait référence à une construction humaine permettant de faire un lien entre deux rives « naturellement » séparées. La question de la discontinuité spatiale est donc au centre de telles symboliques.


dix_euros_verso

A priori, le choix du pont comme symbole de l’identité collective européenne sur le verso des billets d’euro pose beaucoup moins d’ambiguïtés. Les ponts font immédiatement penser à la liberté du franchissement (là où la porte insère l’idée du contrôle du franchissement), et donc aux échanges et aux rencontres. En témoigne le fameux « pont de l’Europe » construit en 1953 pour relier la ville française Strasbourg et la ville allemande Kehl, reliant non seulement deux rives, mais aussi deux-villes-frontières et deux pays, et construit à un moment à l’effet frontière entre France et Allemagne transformaient ces territoires en confins dans l’organisation du territoire national. Bien évidemment, en 2010, cette région, devenue une eurorégion intégrée dans les dynamiques d’échanges européens, en plein cœur du centre économique européen (voir un article sur l’Europe des régions).


Néanmoins, la symbolique du pont reste marquante et son ancrage dans le paysage est une mise en visibilité du lien entre les deux Etats. Les ponts au verso des billets d’euro ont donc été choisis pour mettre en valeur le lien essentiel entre les Etats comme entre les peuples dans la construction de l’identité européenne. On repense d’ailleurs au mythe d’Europe, cette jeune fille qui vivait sur une île, séduite par Zeus, qui, transformé en taureau (pour échapper à la surveillance de sa femme Héra), traversa les eaux pour emmener sa conquête à l’abri du regard de sa femme. Le choix du mot « Europe » pour désigner cette partie du continent eurasiatique possède lui aussi une grande symbolique, tant le mythe grec lui-même donnait une importance au lien entre les territoires dans cette histoire.


Traverser les obstacles imposés par la nature est justement une des fonctions du pont, qui est une infrastructure humaine (imitant d’ailleurs les « ponts naturels ») ayant pour objectif principal de favoriser les flux et les échanges, et donc de relier des groupes d’individus. Le choix du symbole du pont sur les billets d’euros est d’autant plus prononcé que les ponts choisis sont des esquisses fictives, et non des représentations de ponts existant réellement. On en revient à l’importance de l’analyse des représentations et des symboles dans les rivalités de pouvoir, essentielle pour comprendre les enjeux géopolitiques et géostratégiques actuels : il s’agissait non seulement de ne pas favoriser telle ou telle identité nationale en valorisant le patrimoine d’un Etat membre à défaut d’un autre, mais également de mettre en scène des ponts qui, s’ils n’ont pas de réalités matérielles, symbolisent les différentes périodes architecturales qui ont marqué l’Europe, et sont ancrées dans le paysage européen actuel.


Le pont du billet de 5 euros représente ainsi la période classique, celui de 10 euros, la période romane, celui de 20 euros la période gothique, celui de 50 euros la Renaissance, celui de 100 euros le style baroque et rococo, celui de 200 euros l’architecture du XIXème siècle, et enfin celui de 500 euros l’architecture moderne du XXème siècle. On est bien là dans des critères de définition d’une identité territoriale commune, s’appuyant sur un patrimoine culturel et architectural collectif. Pourtant, tous les ponts en Europe ne partagent pas ce symbolisme : on en revient à la région balkanique, qui a vocation à intégrer à plus ou moins long terme l’Union européenne tant son européanité n’est pas contestée, où les ponts ne sont pas un symbole privilégié de l’échange et de la rencontre, mais se sont transformés en hauts-lieux de la division (on citera les célèbres exemples des ponts de Mostar et de Mitrovica, mais il en existe dans de nombreuses villes balkaniques). Voir l’article « Des ponts entre les hommes : les paradoxes de géosymboles dans les villes en guerre ».


Imposer des symboles dans les paysages ou dans les objets du quotidien ne suffit pas à créer une identité : le processus reste encore long pour voir l’émergence d’un sentiment de citoyenneté européenne et d’appartenance à un territoire européen pour que l’européanisation soit un processus abouti.


Ces quelques réflexions, qui restent à approfondir et enrichir, ne sont pas d’emblée d’ordre stratégique, mais elles s’intègrent dans les questionnements en cours sur l’identité européenne, qui elle repose sur une géopolitique de l’Europe telle qu’Yves Lacoste a pu définir la géopolitique comme la discipline analysant les rivalités de pouvoir sur des territoires (on questionne ici la monnaie comme pouvoir régalien, abandonné par certains Etats membres de l’Union européenne) et leurs représentations (ici, les symboles de l’identité dans l’imaginaire territorial collectif).


Bénédicte Tratnjek, Géographie de la Ville en Guerre


Partager ce billet:
  • del.icio.us
  • Digg France
  • Furl
  • Technorati
  • Wikio

Tags: ·········

2 Commentaires jusqu'à présent ↓

  • JGP

    Est-il envisageable que dans un futur plus ou moins proche, les billets de banque en Euros portent des symboles de l’UE bien “moins symboliques”, i.e. des figures ou monuments bien réels, aujourd’hui associés à des états ?

  • Benedicte Tratnjek

    Dans un futur proche, les billets d’euro garderont ce type de symbolique. Cela a été longtemps réfléchi, et n’est pour l’instant pas remis en cause. Les différents cahiers des charges de la conception de la monnaie prévoyaient justement la distinction entre :
    1/ Les pièces de monnaie à recto commun et verso personnalisé par Etat (les pièces de monnaie servent ainsi de symboles pour les Etats qui sont autorisés à PRODUIRE de la monnaie européenne, ce qui n’est pas le cas de tous les Etats-membres de la zone euro, notamment lors de l’ouverture de cette zone pour favoriser les échanges commerciaux en Europe. Si l’on pense au cas du Kosovo où l’on a autorisé l’euro comme monnaie officielle (pour les Etats reconnaissant l’indépendance seulement !), ce territoire - qu’il soit reconnu comme Etat ou non - n’est pas autorisé à produire sa propre monnaie.

    http://geographie-ville-en-guerre.blogspot.com/2009/03/kosovo-la-monnaie-comme-symptome-de.html

    Il y a une différence entre pays membres de l’Union européenne et de la zone euro, et pays non membres dont l’UE “tolère” l’euro (si je ne m’abuse, Andorre et le Monténégro sont deux autres cas de pays qui ont changé leur monnaie pour l’euro, utilisant auparavant déjà d’autres monnaies nationales pour leur propre territoire : le franc et la peseta en Andorre ; le deutschmark au Monténégro, qui utilisait de facto l’euro par opposition au dinar serbe dès avant l’indépendance).

    La monnaie est ainsi un moyen de mettre en scène le degré d’européanité, si l’on reprend la grille de lecture du géographe Jacques Lévy, ou plus simplement de l’intégration identitaire dans le territoire européen.

    A l’opposé des pièces, les billets ont été conçu pour ne pas mettre en exergue l’identité nationale (laissée aux versos des pièces, bien plus petites et laissant moins de place pour la mise en visibilité des symboles nationaux), mais une identité commune.

    Autre choix fondamental aussi : ne pas prendre des monuments bien réels, reflet de l’histoire européenne telle qu’elle, pour justement ne pas créer de tensions entre les Etats choisis pour apparaître au verso des billets, et ceux qui n’ont pu y apparaître. Pour aussi régler ce problème dans le temps, la zone euro s’étant élargie depuis.

    Les pièces (la petite monnaie) est laissée aux symboles de l’identité nationale.

    Les billets (bien plus imposants dans le portefeuille en taille, et surtout en valeur !) sont devenus des porteurs d’identité européenne.

    D’ailleurs, le seul petit signe revendiquant l’origine d’un billet d’euros (qui sont toujours frappés par des banques nationales, les Etats n’étant pas prêts à abandonner ce pouvoir régalien, même pour ceux ayant accepté d’entrer dans la zone euro, pour une centralisation du droit de frapper la monnaie dans un seul haut-lieu de la monnaie en UE) est une petite lettre placée en début du code du billet, qui représente le pays émetteur (U pour la France, X pour l’Allemagne, M pour le Portugal…). Et même ce code est assez “neutralisé” (des lettres quelconques, qui n’ont rien en commun par exemple avec les plaques d’immatriculation internationales qui sont devenues des formes d’identification de la provenance de passagers ou de véhicules professionnels bien connus).

Laisser un commentaire