L’Afghanistan détient le triste record d’être l‘un des pays le plus minés au monde. La mission de l’ONU en Afghanistan (UNAMA) estime que plus de 10 millions de mines ont été posés en 30 ans de guerre (à comparer avec les 46 millions de mines environ encore enfouis sur l’ensemble du continent africain). À cette menace silencieuse et sournoise s’ajoute celle plus récente constituée par les piégeages de circonstance et la mise en place d’engins explosifs improvisés de plus en plus perfectionnés.

Concentrées très tôt dans la région de la capitale, les forces terrestres françaises ont majoritairement faits face durant les quatre premières années de présence à des attaques à la roquette chinoise de type CHICOM ou à des embuscades sporadiques de faible ampleur. Le 19 octobre 2005, un Véhicule Blindé Léger (VBL) subit la première attaque IED du contingent français. D’autres suivront.
Au niveau du théâtre
Les observateurs parlent alors d’irakisation du conflit afghan avec l’augmentation des attaques suicides jusque là inexistantes et du nombre d’IED comme mode d’action insurgé prédominant. L’analyse comparée des années 2006 à 2007 fait ainsi apparaître un accroissement de 30% du nombre d’évènements EEI. Malgré les progrès en termes de C-IED, il en découle une augmentation équivalente du nombre de victimes de 30% (tués et blessés confondus).
À l’échelle de l’Afghanistan, la tendance de ces deux dernières années est à la multiplication des accrochages (les TIC ou Troops in Contact c’est-à-dire dès qu’il y a prise à partie par l’ennemi) et à une baisse des IED.Néanmoins, cette dernière menace reste importante sans jamais atteindre pourtant le niveau record du mois de décembre 2005 en Irak avec 50 incidents IED par jour. On compte ainsi actuellement un peu moins de 400 incidents IED par mois (ce chiffre ayant doublé en un peu plus de deux ans).
Sur la zone de responsabilité française
Le croisement des sources ouvertes (rubrique Afghanistan du blog Le Mamouthen particulier et reportages sur le terrain de grands quotidiens nationaux) permet de se faire une idée approximative de la menace EEI dans le district de Surobi et dans la province de Kapisa.
En moyenne, moins d’un quart des EEI explosent, le reste étant découverts. Plus de deux tiers des EEI découverts le sont grâce à des renseignements de différents origines : drones Harfang ou SDTI par exemple mais surtout par des informations directement délivrées par la population. Le dernier tiers l’est suite à l’ouverture des itinéraires par les détachements du Génie.
Il existe aujourd’hui des disparités importantes selon les zones de déploiement. Sur une durée équivalente de six mois, il y a moins de 5 incidents IED en Surobi alors qu’il y en a plus de 20 en Kapisa. Depuis la bataille d’Alasay en mars 2009, la différence ne fait que s’accentuer, les insurgés étant sur le reculoir. Le Groupement Tactique Interarmes (GTIA) a sans doute gagné le respect des populations par cette démonstration de force mais il doit aussi faire face à une certaine désespérance des insurgés qui se matérialise par une hausse du nombre d’EEI avec plus de 50 durant le dernier mandat.
Les EEI sont responsables de plus de 47% des pertes au combat de la Coalition depuis 2001 (il y a plus ou moins autant de pertes par accrochages, le reste étant le fait des crashs d’hélicoptères ou d’attaques suicides). Les Britanniques sont le contingent le plus touché par cette menace, l’armée française perdant quatre tués suite à des EEI sur les 36 militaires morts en Afghanistan (soit 14%).
En conclusion, il est communément rappeler qu’une lutte efficace face aux EEI repose sur 60% d’entrainement, 30% de technique et 10% de chance. La tactique prédominant sur la technique qui a aujourd’hui atteint sans doute un seuil maximal d’efficacité. Nous verrons dans un prochain article, la riposte globale mise en place par les forces françaises pour faire face à cette menace.
F. de St V., Mars Attaque





JGP // déc 5, 2009 at 12 h 02 min
A-t-on une idée du comment de cette irakisation du conflit dans sa composante IED : transfert organisé de “compétences”, simple mimétisme… ?
Stephane Taillat // déc 5, 2009 at 14 h 02 min
Le mimétisme très certainement, mais bien entendu, on ne peut exclure l’autre facteur dès lors que des spécialistes ont quitté l’Irak à compter de 2006/2007 justement… C’est la raison pour laquelle il est déterminant d’analyser ces deux campagnes en parallèle, ou du moins sans croire qu’elles sont isolées l’une de l’autre. Après tout, c’est le cas pour le versant “occidental” des deux conflits (bien qu’apparemment le “transfert de compétence” ne soit pas une réussite dans le sens Irak-Afghanistan, alors que l’inverse semblerait vrai. Cf. ce qu’en dit David Kilcullen lui-même)
F. de St V. // déc 5, 2009 at 14 h 13 min
@JGP: beaucoup d’hypothèses, peu de certitudes…
Internet est un vecteur de diffusion grâce aux sites du « Jihad virtuel ». On y trouve des vidéos explicatives de fabrication mais aussi des pratiques détaillées avec, par exemple, des RETEX sur l’effet des IED sur les véhicules américains ou des astuces pour déjouer les mesures de protection : certains véhicules de la Coalition sont similaires sur les deux théâtres donc…
Des manuels en format papier ont aussi été retrouvés. Certains font mention des lieux de poses préférentiels sur les axes de la capitale irakienne. J’avais trouvé cette anecdote dans un article de je-sais-plus-quel quotidien anglo-saxon qui décrivait une opération de fouille dans le sud de l’Afghanistan par des Marines. Ces derniers reconnaissaient les lieux décrits dans le manuel pour les avoir fréquentés quelques mois plutôt lorsqu’ils étaient sur le théâtre irakien.
Enfin, ma dernière hypothèse est l’arrivée de volontaires étrangers formés à l’école irakienne et qui viennent grossir les rangs de l’insurrection afghane. Tous ne sont pas pourtant formés aux techniques des IED car ce sont des cellules hyper-spécialisées qui en géraient l’emploi en Irak. Le vivier est donc restreint et les transferts de personnes Irak/Afghanistan plutôt rares. En A-Stan, les combattants étrangers sont surtout des Tchétchènes et des Ouzbèks qui ne sont pas tous passés par l’Irak.
Le spécialiste ès Irak d’AGS a peut être sa petite idée sur l’acculturation par les insurgés de pratiques nouvelles importées d’Irak…
Bah voilà! « En Vérité // déc 5, 2009 at 18 h 20 min
[...] excellente discussion sur les IED en Afghanistan par F. de St V. sur AGS of course! Et pour les amateurs d’Histoire de la [...]
F de St V // déc 7, 2009 at 8 h 40 min
@ Stéphane: intéressant, les deux sens possibles de transfert.
Tu pense à un texte précis au sujet de Kilcullen?
JGP // déc 7, 2009 at 8 h 59 min
@F. de St V. / Stéphane Taillat : merci de ces retours.
J’en profite pour rebondir sur un sujet connexe mais que vous évoquez, à savoir la “capitalisation” et l’échange structuré de connaissances entre différents groupes terroristes/insurgés, qu’il s’agisse de renseignement, de modes opératoires, de technologies…
A-t-on une idée de l’importance et du degré de sophistication de la chose en ce qui concerne AQ et assimilés ? Les documents (sous quelque forme que ce soit) de type “Manuel de Manchester” sont-ils si répandus que ça ?
Stephane Taillat // déc 7, 2009 at 9 h 09 min
@F. de St V.
Le texte de Kilcullen est son dernier livre: The Accidental Guerrilla… Il expose dans le 2ème chapitre les points ayant inspiré la stratégie du Joint Campaign Plan en Irak et la plupart semble venir de ses voyages en A-stan (et notamment Kunar) en 2005/2006. L’inverse ne semble pas tout à fait vrai si l’on lit les remarques de Michel Goya ou du colonel Alford.
F. de St V. // déc 7, 2009 at 21 h 07 min
@ Stéphane : merci de la référence. De quoi lire utilement durant la période de chômage qui s’annonce dans quelques jours…
@ JGP: pas trop d’infos personnellement là-dessus.
Pour moi, rien de bien institutionnel car cela voudrait dire des groupes pleinement structurés qui ne sont plus légion actuellement. Donc à part dans les quelques camps d’entrainement qui subsitent…
Cela se passe surtout par des liens interpersonnels (je crois pas mal aux “loups solitaires” qui se forment seuls): avec échanges d’expérience (face to face) et énormément par Internet (une véritable mine d’infos qui mériterait plus d’attention de la part des services de sécurité…).
Pour les différents manuels , j’ai l’impression qu’ils sont beaucoup plus des moyens de diffusion de la peur visant les populations cibles que des guides opérationnels sérieux. Ce n’est qu’un avis perso…
JGP // déc 8, 2009 at 22 h 58 min
“Pour les différents manuels , j’ai l’impression qu’ils sont beaucoup plus des moyens de diffusion de la peur visant les populations cibles que des guides opérationnels sérieux” ==> en lisant le Manuel de Manchester, j’ai vraiment ressenti que le buzz autour du document excédait de plusieurs ordres de grandeur son importance de fond…