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Services secrets et Iran, par l’Amiral Lacoste

mars 8th, 2010 · 4 Comments · Armement, Auteurs et blogs invités, Géopolitique, Histoire, Militaire, Olivier Kempf/EGEA, Stratégie

L’amiral Lacoste, ancien chef de la DGSE, nous fait l’honneur de publier le texte de sa conférence, prononcée le 23 janvier dernier au Sénat, lors d’un colloque sur l’Iran. Il se penche sur « les aspects militaires et des services secrets » de l’histoire contemporaine de l’Iran pour tenter de mettre en évidence certains paradoxes de cette histoire.  Il espère de votre part, chers lecteurs, des remarques, suggestions, et demandes d’éclaircissement.


iranium

Le 23 Janvier 2010, le Club Démocraties présidé par le Général (cr) Henri Paris a organisé un colloque au Palais du Luxembourg sur le thème « Où va l’Iran ». Dans la matinée, six intervenants ont traité de « l’Iran, puissance régionale » et dans l’après midi six autres de « l’Iran, puissance militaire voire nucléaire ». En attendant la publication prochaine des actes du colloque, le Général Paris a accepté que je diffuse sur AGS le texte de la courte intervention que j’ai faite sur « les aspects militaires et des services secrets » de l’histoire contemporaine de l’Iran pour tenter de mettre en évidence certains paradoxes de cette histoire dont les renversements d’alliances et les déboires des États-Unis qui ont mené, sous des majorités politiques alternatives, des stratégies paradoxales qui méritent d’être qualifiées de « stratégies d’apprentis sorciers ».


Ce texte ne traite pas des armements nucléaires parce qu’ils ont fait l’objet, après mon exposé de trois interventions du plus grand intérêt, mais je le présente sur AGS dans l’espoir de recevoir des remarques, des critiques ou des demandes d’éclaircissements. Car les activités des services secrets Iraniens constituent une des clés de l’action régionale et internationale des dirigeants perses, de même que les diverses gesticulations de leurs forces armées contribuent à entretenir les incertitudes sur leurs marges de manœuvre et sur leurs véritables intentions.


Olivier Kempf, EGEA


ASPECTS MILITAIRES ET SERVICES SECRETS

Amiral (c.r.) Pierre Lacoste - Colloque Démocraties sur l’Iran du 23 Janvier 2010


Le plus actuel des aspects militaires de la situation de l’Iran, est incontestablement celui des armements nucléaires. Comme il fait l’objet des interventions qui suivent la mienne, je ne vais pas l’évoquer maintenant parce que je suis confronté au défi de traiter mon sujet en quelques minutes alors que les aspects militaires justifieraient tout un colloque, de même qu’un autre pourrait être entièrement consacré au rôle des Services Secrets Iraniens et de leurs homologues présents dans la région.


Pour tenter de relever ce défi, après avoir évoqué très brièvement les facteurs fondamentaux de la situation géopolitique, stratégique et économique de l’Iran, je ferai référence à plusieurs périodes de l’histoire contemporaine pour rappeler comment les opérations militaires et celles des Services Secrets ont eu, et ont encore, un impact décisif sur le cours des évènements.


Les plus permanents des invariants sont géographiques. L’Iran occupe une position clé entre l’Asie Centrale et la mer d’Arabie, entre la péninsule arabique et le sous continent Indien et il contrôle la rive orientale du « Golfe Persique » et le détroit d’Ormuz. Du temps de l’Empire britannique c’était un élément essentiel sur la « Route des Indes ». Autre invariant qui date du début du XXème siècle, le rôle décisif du pétrole et du gaz, enjeu vital pour les puissances industrielles, tant occidentales qu’asiatiques. De ce fait, au carrefour des routes terrestres et des routes maritimes, la situation de l’Iran revêt une importance stratégique mondiale. La Chine, qui exploite les itinéraires de la Route de la Soie pour ses oléoducs et ses gazoducs, la Russie qui contrôle les réserves autour de la Caspienne, cherchent à les faire déboucher sur la mer. D’évidence, l’Iran détient des atouts majeurs dans un monde multipolaire où l’intérêt commun exige que les voies terrestres et maritimes du transport de pétrole et de gaz soient garanties en toute sécurité.


Les principaux invariants historiques, ethnographiques, religieux et culturels de l’Iran ont été rappelés par plusieurs des intervenants du colloque. Ces facteurs expliquent, en fond de tableau et au-delà des éléments conjoncturels, les causes fondamentales ainsi que les effets des conflits du Moyen-Orient. L’histoire trois fois millénaire de la Perse est toujours présente dans l’esprit des décideurs de Téhéran et de leurs diplomates, héritiers d’une longue tradition et rompus aux procédures les plus subtiles de la politique étrangère et de la négociation. Plus récemment, parmi les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, la création de L’Etat d’ Israël en 1948 demeure le facteur le plus lourd de conflictualité dans toute la région. Pendant les trente cinq années de la Guerre Froide, le Moyen-Orient a été un des principaux théâtres des affrontements indirects entre les États-Unis et l’URSS. Mais, depuis 1990 le contexte est fondamentalement différent. Voyons à travers quelques dates symboliques des exemples du rôle de certaines opérations militaires et d’actions des services secrets en rapport avec l’Iran.


1942 – 1945


C’est à travers l’Iran qu’ont transité les flux logistiques de l’aide militaire des États-Unis à l’Union Soviétique en guerre contre les armées d’Hitler. Ils ont représenté des masses de matériels bien plus considérables que celles qui, à partir de la Grande Bretagne, parvenaient à Mourmansk après les attaques meurtrières contre les convois britanniques au large de la Norvège. Les Russes avaient alors une place prépondérante en Iran. C’est pourquoi Staline, qui n’avait jamais voulu sortir du territoire de l’URSS, a accepté d’organiser à Téhéran sa première conférence conjointe avec Roosevelt et Churchill. Mais il avait pris ses précautions. Le fils de Béria, alors commandant du NKVD, était en charge de la sécurité du lieu de la conférence. Quelques dizaines d’années plus tard il a révélé dans ses mémoires comment il avait organisé la « sonorisation » des pièces réservées aux deux « alliés » occidentaux pour intercepter leurs conversations les plus intimes ! Nul doute que Staline ait récidivé à Yalta et à Postdam pour obtenir par la ruse des concessions que les anglo-saxons n’étaient pas disposés à lui accorder.


A Yalta, en Novembre 1943, Roosevelt a cru qu’il pouvait affronter Staline comme il savait si bien le faire avec ses adversaires politiques aux États-Unis. Accompagné de son conseiller diplomatique, Alger Hiss, il se vantait de traiter d’égal à égal avec « Uncle Joe ». D’ailleurs ils avaient un objectif commun, le démantèlement des empires coloniaux européens. Le communiste pour suivre le précepte de Lénine, « la révolution passera par les colonies »; le capitaliste pour obtenir à son profit l’ouverture des marchés captifs réservés aux puissances coloniales. Alger Hiss a été fortement soupçonné d’être un agent soviétique ; c’était, à tout le moins, un compagnon de route, incontestablement un sympathisant favorable à l’URSS.


Et puis, Roosevelt avait d’autres priorités pour l’après guerre. Au retour de Yalta, sur le croiseur Quincy il a organisé une escale dans le canal de Suez pour y rencontrer Ibn Séoud et pour conclure avec lui le pacte qui devait garantir pour plus d’un demi siècle l’accès exclusif des États-Unis aux pétroles de l’Arabie Saoudite. Cette alliance historique, aux conséquences plus considérables que beaucoup de victoires militaires, est passée inaperçue des opinions publiques entièrement accaparées par les dernières batailles de la guerre en Europe et en Extrême Orient. En France, Benoit Méchin l’a fait connaître dans « Un printemps arabe », un livre remarquable mais tombé dans l’oubli en raison des proximités de son auteur avec le gouvernement de Vichy. Déjà, à l’époque, les services de renseignement « non-étatiques » travaillant au profit des immenses trusts pétroliers anglo-saxons, œuvraient aux côtés de ceux des Etats souverains pour promouvoir les atouts stratégiques en même temps que leurs intérêts privés.


1948 – 1978


L’Iran est alors, avec la Turquie, la puissance non arabe la plus sûre, au Moyen-Orient, au profit de la stratégie de « containment » mise en place par Foster Dulles sur le flanc sud de l’URSS ; son frère est à la même époque le premier chef de la nouvelle CIA. Mais les Soviétiques possèdent des solides atouts à Téhéran, notamment un parti communiste influent. Et, en 1953, les Britanniques détiennent toujours un fructueux monopole pétrolier, l’Anglo Iranian Cy qui s’octroie la quasi-totalité des bénéfices au détriment du peupleIranien. Ils établissent un embargo, un bras de fer avec le premier ministre Mossadegh, et ils s’entendent avec les pétroliers américains pour organiser un coup d’Etat.


Il est monté par une tête brulée, Kermit Roosevelt, le petit fils du célèbre Président Théodore Roosevelt, celui qui à la fin du XIXème siècle avait définitivement éliminé l’Espagne de « l’hémisphère américain » en prétendant que l’explosion d’un cuirassé de l’US.Navy en rade de la Havane avait été organisée par les Espagnols. Un mensonge commode pour justifier une « guerre préventive » ou, pour employer ses propres termes, le « gros bâton caché derrière son dos ». Digne petit fils de son illustre grand père, adversaire acharné de son oncle démocrate Frank-Delano, Kermit a donc été, avec l’autorisation du Président Eisenhower, le premier organisateur d’une série de complots d’Etat réalisés par la Direction des Opérations de la CIA, directement ou par l’intermédiaire d’officines et d’organismes privés peu scrupuleux dans l’emploi des mercenaires. Sa première tentative en Iran, après la démission du « chef de station » de la CIA à Téhéran qui réprouvait ses méthodes et son comportement, s’était soldée par un échec entraînant l’exil du Shah à Rome. Mais, peu après, la seconde à réussi, ouvrant une période de vingt cinq ans pendant laquelle l’Iran a été parmi les plus riches clients des industriels américains de la Défense et un des meilleurs alliés d’ Israël dans la région.


L’armée du Shah a reçu des États-Unis un arsenal tellement important qu’on disait dans les années 70 qu’elle s’était hissée au troisième rang dans le monde ! J’ai personnellement le souvenir des aérodromes iraniens remplis jusqu’à l’horizon d’avions et d’hélicoptères de la dernière génération. La collaboration n’était pas exclusivement politique et militaire. Le Mossad et la CIA ont dépêché à Téhéran quelques bons spécialistes pour conseiller le gouvernement dans la création et la mise en œuvre de la SAVAK dans ses opérations extérieures au Moyen-Orient et dans la surveillance policière des opposants au régime. On n’a guère entendu leurs protestations contre certaines méthodes inadmissibles et pour exiger du Shah qu’il y mette fin. De même qu’on n’avait pas dévoilé à l’époque certains épisodes du rôle des SAS Britanniques au Sud Yémen. Financées par l’Iran, ces actions clandestines avaient porté des coups très durs aux rebelles d’une région qui, aujourd’hui encore, offre des repaires inexpugnables aux fanatiques proches d’Al-Qaida.


1978 – 1980


C’est le moment de la « révolution islamique » en Iran. Au lieu de soutenir son allié, le Président Carter a écouté sa conscience de chrétien baptiste, scandalisé par le traitement réservé par la SAVAK aux opposants de régime du Shah. Récemment, l’ouverture des archives présidentielles a montré comment, dans sa naïveté, il estimait que leur opposition ne pouvait être que démocratique : « pensez donc, ce sont des religieux ! ». On se rappelle comment il a demandé à la France de recevoir Khomeini à Neauphle-le-Château et de le ramener à Téhéran dans un avion d’Air France. Quelques semaines plus tard le « Guide de la Révolution islamique » lançait des « étudiants » à l’assaut de l’ambassade américaine en violation de tous les usages diplomatiques. Les États-Unis, devenus « Le Grand Satan », étaient voués aux gémonies. Une opération secrète ordonnée par Jimmy Carter pour tenter de libérer les otages se traduisait par le lamentable fiasco de Taba. Mais, comme l’échéance des prochaines élections présidentielles à Washington se rapprochait, les mollahs ont eu l’astuce de prendre langue avec le candidat républicain, Ronald Reagan, pour lui proposer un deal confidentiel. Je n’en connais pas les détails, mais il suffit d’observer que les otages sont revenus à Washington le jour même de sa prestation de serment, pour n’avoir guère de doutes sur la réalité de cette transaction !


Les structures, les moyens et les méthodes de la SAVAK n’ont pas tardé à être copiées par les services secrets et par les polices du nouveau régime. Comme dans la plupart des exemples de l’histoire, quand les révolutionnaires prennent le pouvoir après avoir été traqués pendant des années par le régime qu’ils ont renversé, ils se hâtent de mettre en place des mesures encore plus radicales pour se protéger. Les pratiques de Lénine et des Bolcheviques ont été bien plus impitoyables que celles de l’OKRANA du temps des Tsars. La « VEVAK » et la police religieuse, sont autrement redoutables que les polices du Shah.


1980 – 1988


Pendant ces huit années la guerre entre l’Irak et l’Iran d’une part, et l’intervention armée des Soviétiques en Afghanistan d’autre part, ont profondément bouleversé les données politiques et militaires de la région. Elles ont offert aux services secrets militaires et civils, de nouvelles opportunités pour développer leurs activités clandestines.


Saddam Hussein a commis une faute inexcusable en attaquant l’Iran qui était, croyait-il, fragilisé par la révolution. Mais, comme le peuple français en 1790, les Iraniens ont eu un réflexe patriotique inattendu en se mobilisant en masse pour repousser l’envahisseur. Ce fût, des deux côtés, une guerre acharnée, sans merci. On connaît les soutiens français à Saddam, mais on connaît moins ses soutiens américains. Donald Rumsfeld a récemment confirmé que la CIA lui avait fourni des images satellites des champs de bataille en Iran. Et, comme d’habitude, beaucoup de marchands d’armes se sont livrés à des trafics discrets pour ne pas laisser passer les occasions d’engranger des profits faramineux…


Ainsi, en France la tentative inavouable de livraison d’obus de 105 aux ayatollahs, a-t-elle été pudiquement oubliée… Contrairement aux souhaits des Occidentaux et des puissances arabes sunnites, le pouvoir des mollahs est sorti renforcé de la guerre contre l’Irak. Pendant trente ans, toutes les tentatives des Iraniens émigrés à l’étranger pour renverser le régime, notamment avec l’aide des services secrets des États-Unis, ont régulièrement échoué.


En intervenant militairement en Afghanistan, les Soviétiques ont commis une erreur aussi funeste que celle des Américains quand ils se sont engagés dans la guerre au Vietnam. Les « durs » du Comité Central, au Kremlin, l’ont emporté sur la minorité plus raisonnable qui était opposée au coup d’état et à l’invasion par l’Armée Rouge. C’est une sorte de répétition de ce qui s’était passé aux États-Unis dans les années 60. Après les manœuvres de l’agent secret Lansdale à Saïgon - « Un américain bien tranquille » du célèbre roman de Graham Greene – le clan des interventionnistes, convaincus de détenir des forces armées invincibles les a engagées dans un épouvantable conflit qui devait se conclure par la première grande défaite militaire de la jeune histoire des États-Unis, une défaite qui a eu et qui a encore dans la société américaine de lourdes conséquences politiques et sociologiques.


En Afghanistan, Washington a cru tenir une revanche en prenant appui sur les extrémistes wahabites de l’allié saoudien et sur l’ISI, le très puissant service secret du Pakistan, pour armer, entraîner et soutenir des moujahidines contre l’occupant soviétique. Certes, les Russes ont été contraints d’admettre leur défaite et de retirer leurs forces armées. L’échec de l’Armée Rouge a été durement ressenti dans le pays; c’est une des principales causes de l’effondrement de l’URSS en 1991. Mais le choix américain a été, lui aussi, lourd de conséquences à long terme. On le constate plus que jamais en 2010 au moment où les forces de l’OTAN engagées contre les Talibans, tentent de rétablir la paix et la sécurité dans un pays ravagé par trente années de guerres.


1990-1991


Le 2 Août 1990, Saddam Hussein attaque le Koweit. C’est une nouvelle erreur suicidaire car il a commis la faute de mentir aux leaders des pays frères arabes; cette fois-ci la « Taqia » n’a pas été pardonnée. Le président Georges Bush profite de l’occasion pour obtenir le mandat des Nations Unies et réunir une coalition pour libérer le Koweit. Mais le général Colin Powell, alors président du Comité des chefs d’états-majors, l’engage à ne pas riposter immédiatement pour éviter « un nouveau Vietnam ». De septembre 1990 à janvier 1991, une formidable mobilisation se met en place, principalement sur le territoire de l’Arabie Saoudite. Saddam est sourd à tous les conseils de conciliation, de François Mitterand à Evgueni Primakov.


En février tout est prêt pour infliger une lourde défaite à une armée bâtie sur le modèle soviétique. L’aviation irakienne échappe au désastre en allant chercher refuge….en Iran ! La démonstration américaine est spectaculaire; elle va largement contribuer à convaincre le « complexe militaro-industriel » américain de la justesse de ses choix au profit des « hautes technologies » et de la « numérisation » des forces et des états-majors.


Après la victoire sur le terrain, Georges Bush n’a pas voulu poursuivre son avantage en pénétrant en Irak; sans doute espérait-il, sur le conseil de la CIA, qu’après une telle défaite les généraux de Saddam ne manqueraient pas de le chasser du pouvoir. C’était une très lourde erreur d’appréciation : organisés sur le modèle stalinien, les multiples services secrets du dictateur – plus d’une douzaine - l’ont parfaitement protégé et il a pu se livrer à de féroces représailles sur les Kurdes irakiens au Nord, et sur une partie des chiites du sud du pays, qui s’étaient révoltés.


Au même moment plusieurs centaines de milliers de soldats américains étaient présents, l’arme au pied à la frontière; ils n’ont pas reçu l’ordre d’intervenir pour mettre fin aux massacres… mais nulle voix dans le monde ne s’est élevée pour souligner cette passivité devant des génocides que les Anglo-saxons ont feint d’ignorer sur le moment, pour en tirer prétexte douze ans plus tard pour la « guerre préventive » de 2003. Par contre il convient de noter la sagesse de Georges Bush qui a tout fait, pendant la « Guerre du Golfe » pour éviter qu’ Israël ne participe au conflit, malgré les attaques de missiles irakiens contre son territoire, et pour éviter aussi l’implication militaire de l’Iran.


2001-2010


Pendant toute la décennie 90 ,l’Iran étend son influence sur le Moyen-Orient ; les plus radicaux des islamistes chiites se déchainent contre Israël. Leurs services secrets soutiennent activement le Hezbollah chiite au Liban, et aussi le Hamas sunnite à Gaza. Aux uns et aux autres ils fournissent argent et conseils, armes et munitions. Les États-Unis tentent en vain d’arbitrer le conflit israélo-palestinien car ils sont perçus par les opinions arabes comme des alliés inconditionnels du peuple juif. Après les deux présidences de Bill Clinton, le retour des Républicains à la Maison Blanche consacre la victoire des ultra conservateurs qui proclament « l’unilatéralisme » en politique étrangère, se hâtent de rétablir les crédits militaires et renoncent à être des arbitres impartiaux entre Israël et les Palestiniens.


Mais en septembre 2001, le coup de tonnerre de l’attaque contre le World State Center et le Pentagone, bouleverse les perspectives. Après la victoire sur « l’Empire du Mal » communiste et soviétique, c’est le début d’une nouvelle « croisade » contre les terroristes d’Al-Qaida et les fanatiques du monde musulman. C’est aussi un constat d’échec pour la « communauté américaine du renseignement » dans ses relations avec le pouvoir exécutif qui n’a pas voulu reconnaître les dangers du terrorisme. Paradoxalement, Vladimir Poutine est le premier chef d’État à proposer une aide concrète à George W. Bush pour chasser les talibans de leurs refuges en Afghanistan : il ouvre l’espace aérien de la Russie et de l’Asie Centrale aux avions de l’US Air Force, et ses Spednatz accompagnent les unités de l’US Army pour les conduire du Tadjikistan jusqu’à Kaboul !


Deux ans plus tard, en 2003, après avoir manipulé des faux renseignements secrets, le Président de la première démocratie occidentale se parjure à la tribune de l’ONU pour engager les États-Unis dans la guerre contre l’Irak sans l’autorisation des Nations-Unies. La campagne militaire a été, pour les forces armées américaines, une nouvelle occasion de démontrer leur remarquable savoir-faire technique et opérationnel dans la mise en œuvre de leurs armes et de leurs équipements les plus sophistiqués. Et puis, quelques mois plus tard, cette victoire militaire, incontestable bien que l’ennemi ait été affaibli et peu combatif, a tourné au cauchemar politique et stratégique.


En trois décennies, après avoir été leur principal allié, les Américains sont devenus, avec Israël, les premiers adversaires de l’Iran. Mais, paradoxalement, ils ont en même temps réussi à débarrasser les Ayatollahs de leurs principaux ennemis : les talibans sunnites à l’est, Saddam Hussein à l’Ouest ! Et puis il leur a fallu plusieurs années et quelques échecs cuisants, pour découvrir que les règles de la guerre, héritées de la Deuxième Guerre mondiale et de l’affrontement potentiel de la Guerre froide contre les forces armées soviétiques, sont devenues caduques contre les nouveaux ennemis des guerres asymétriques qui « ne jouent pas le jeu ». La guerre a changé de visage, les Iraniens l’ont bien compris : leur armée conventionnelle est passée au second rang derrière celle des Pasdarans, les milices fanatisées des Bassidjis et les Services Secrets du régime.


Et puis, depuis plusieurs années, ils pratiquent avec une diabolique habileté le chantage aux armes nucléaires, les épisodes successifs de l’enrichissement de l’uranium étant agrémentés, de temps à autre, du lancement expérimental de quelques missiles de moyenne portée…


Les Chinois, eux aussi, ont tiré les leçons des mutations de notre époque; ils se sont livrés à l’étude systématique des thèses, des armes et des équipements ainsi que des pratiques des armées conventionnelles, en procédant à des analyses approfondies des précédents conflits. L’ouvrage publié en Chine en 1999 par deux de leurs chercheurs, traduit en France en 2003 sous le titre « La Guerre Hors Limites », est à cet égard très démonstratif, d’autant plus qu’il tire aussi les leçons des cinquante années du maoïsme. Il ne sous-estime pas les avantages des technologies avancées au profit des forces armées, mais il les replace dans les nouvelles perspectives d’un monde multipolaire et globalisé, aux cotés des autres atouts décisifs de la puissance. Les succès des stratégies industrielles, financières et commerciales de la Chine, notamment dans la crise économique mondiale, témoignent de la validité de sa politique. Et ses choix des créneaux les plus prometteurs parmi les technologies militaires de demain, comme les sous marins à propulsion nucléaire, l’espace ou la « guerre cybernétique », démontrent qu’elle n’oublie pas que la force armée demeurera toujours un atout irremplaçable pour États souverains qui veulent conserver leur place dans le concert des nations.


Pierre Lacoste

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4 Commentaires jusqu'à présent ↓

  • Jean

    Un passage parmi beaucoup d’autres pose problème :
    “Mais, comme l’échéance des prochaines élections présidentielles à Washington se rapprochait, les mollahs ont eu l’astuce de prendre langue avec le candidat républicain, Ronald Reagan, pour lui proposer un deal confidentiel. Je n’en connais pas les détails, mais il suffit d’observer que les otages sont revenus à Washington le jour même de sa prestation de serment, pour n’avoir guère de doutes sur la réalité de cette transaction ! ”

    Cette affirmation n’est ici étayée par aucun élément. Soit l’auteur peut faire reposer ce qu’il affirme sur quelque chose, auquel cas il faut dire quoi, soit il ne peut pas, auquel cas il vaut mieux s’abstenir.
    Pour ma part, je ne vois pas très bien en quoi le régime iranien a aidé Ronald Reagan pendant sa campagne électorale (c’est-à-dire au moment où il aurait pu avoir besoin de soutiens).
    Les otages ont été libérés au moment où il est entré en fonctions, donc son administration n’a pas eu le temps d’y être pour quoi que ce soit et n’a pas pu en tirer de bénéfice politique.
    L’amiral Lacoste accuse ici Ronald Reagan de trahison mais s’abstient d’apporter le moindre élément factuel et n’estime pas non plus nécessaire de suggérer un éventuel mobile.
    En deux mots, c’est du Thierry Meyssan.

  • O

    A Jean :

    Le fait de ne libérer les otages qu’après l’élection de Reagan a bien contribué à le faire élire. En effet, si ces otages avaient été libérés pendant la campagne électorale, c’est l’administration en place (celle de Carter) qui aurait été créditée de ce succès, ce qui aurait peut-être permis à Carter de remporter les élections. Les iraniens ont donc aidé Reagan non pas en lui permettant de libérer les otages, mais en ne permettant pas à Carter de le faire.

  • Services secrets et Iran « MecanoBlog

    [...] Source : Alliance Géostratégique [...]

  • Marbot

    Le passage sur Theodore Roosevelt et la guerre preventive est tres bien.

    J’aurais aimé avoir quelques informations sur les activites de contre-espionnage et contre-terrorisme des services Iraniens notamment contre les Mujahidins du Peuple qui sont il me semble aidés par les occidentaux.

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