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Iran: qui gagnera la bataille du « 22 Bahman » ?

février 9th, 2010 · 1 Comment · Auteurs et blogs invités, Géopolitique, Société

« Dir ya zoud daaré, vali sookhte o sooz nadaaré ». L’affaire sera réglée tôt ou tard mais les fonds ne disparaîtront pas. Jamais célébration, celle d’un 31ème anniversaire que la République islamique d’Iran s’apprête à fêter le 11 février, n’aura autant suscité d’espoir, de crainte et d’incertitudes. Commencée le 12 Bahman, cette dizaine de jours fériés s’annonce cruciale. Pour le régime comme pour l’opposition.


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Par Jean-Luc Vannier, ancien conseiller Moyen-Orient au SGDN et auditeur de l’IHEDN.


D’un côté, les dirigeants de la République islamique combinent manipulation et répression. Verrouillage complet d’Internet, blocage des sites de l’opposition, création récente d’un serveur interne plus facile à contrôler et que les fonctionnaires sont priés d’utiliser, installation sur toutes les artères principales de la capitale de haut-parleurs destinés à couvrir les clameurs des manifestants par des slogans officiels, consignes strictes données aux deux cent journalistes invités et susceptibles d’être « parqués » au square Azadi, arrestation de nombreux partisans de l’opposition, exécution « dissuasive » de jeunes manifestants précédemment condamnés, le régime des mollahs qui avait plusieurs fois annoncé à grand renfort de publicité la fin des troubles, se prépare à affronter une gigantesque manifestation. Face aux « deux à trois millions de protestataires » annoncés par l’opposition, le pouvoir voudrait éviter une récupération de cette journée hautement symbolique par la « vague verte ». Mais, sous peine de perdre sa crédibilité et de plus en plus dépendant des forces de sécurité, il lui sera difficile, semble-t-il, d’échapper à un nouveau cycle répressif de violence.


De l’autre côté, la mobilisation de l’opposition, laquelle maintient sa stratégie d’exploiter tout événement du calendrier pour manifester publiquement son désaveu du régime, ne faiblit pas. Si les correspondances par mail -messenger ou skype- demeurent prudentes, les informations plus furtives échangées sur Twitter diffusent en temps réel les derniers développements politiques et décryptent les préparatifs des célébrations par le régime. Des manifestants qui avouent « avoir tiré les leçons » de leurs expériences passées et qui entendent profiter de la couverture du 11 février par les médias étrangers pour « gâcher la fête ». Parvenir à « perturber le discours » que devrait prononcer le président Ahmadinejad à cette occasion ne compte pas parmi les moindres objectifs des plus jeunes opposants.


Nettement plus offensifs dans leurs critiques afin de ne pas se laisser distancer par la rue, signe d’un mouvement qui dépasse l’enjeu de la dernière élection présidentielle, les leaders de l’opposition se sont minutieusement répartis les rôles dans la mise en place de cette stratégie. Un pari qu’entendent relever ensemble Mir Hossein Moussavi, Mehdi Karroubi, Mohammad Khatami et, de manière plus floue, Hachemi Rafsandjani. « Dans une équipe de football », confie un assidu des manifestations, « Khatami serait le gardien de but, tandis que Moussavi jouerait le milieu de terrain et Karroubi l’attaquant ». Une stratégie qui vise, de l’aveu même de Mir Hossein Moussavi dans une interview accordée au webmagazine « Kaleme » (www.kaleme.org) à « susciter la sympathie des gens ordinaires et à les ranger au côté des élites et de la classe moyenne ».


Une stratégie, précise encore un collaborateur de l’ancien président Khatami, qui se décline en plusieurs volets : isoler davantage les radicaux du régime, détacher la base des « Sepah-e Pasdarans » de leurs Officiers Généraux et, in fine, récupérer une double population, logée aux deux extrêmes de la « vague verte » : celle, d’une part, située en province et plus favorable au maintien d’une gouvernance islamique revisitée par le « troisième chapitre de la Constitution iranienne » qui garantit le « pouvoir du peuple » et, celle, d’autre part, des pro-occidentaux qui réclament un changement pur et simple de régime. Ces derniers, veut croire Moussavi dans l’interview précitée, « n’ont toutefois pas la capacité à rassembler une majorité ».


Malgré les récentes déclarations de Mehdi Karroubi reconnaissant la « présidence d’Ahmadinejad », ses partisans rappellent qu’en raison de son âge (71 ans), son engagement ne saurait se nourrir d’ambitions personnelles mais se contente de « défendre les aspirations légitimes et les droits du peuple sous la Charia et la loi ». Karroubi l’admet : « ce mouvement n’est pas en faveur de la défense d’une croyance, d’une politique particulière ou animé par un but religieux », a indiqué le 6 février dernier, celui qui fut aussi le fondateur de l’Association du Clergé militant et ancien candidat à la présidentielle de 2005. Mehdi Karroubi et Mir Hossein Moussavi se veulent le fer de lance oratoire de l’opposition et tentent de mettre à profit l’anniversaire fondateur de la République islamique, pour pointer les déviances et les perversions du régime par rapport à l’héritage khomeyniste. Rares sont, par surcroît, leurs prestations où ils omettent d’embarrassantes similitudes pour les autorités entre la situation politique en Iran et les derniers moments du Shah.


Des références croisées qui laissent peu de place aux éventuels sursauts salvateurs du régime. Les deux opposants concentrent ainsi leur réquisitoire sur les points centraux de la « structure dictatoriale » de gouvernement, les « dysfonctionnements du pouvoir », les « irrégularités du travail parlementaire » et « le placement du système judiciaire sous la coupe réglée des services de sécurité et des groupes militaires » : « nous avons perdu tout espoir dans la justice », a regretté récemment Mir Hossein Moussavi. Karroubi dénonce régulièrement « l’incapacité du régime à gérer les dossiers internes mais sa prétention à administrer les affaires du monde », n’hésitant pas à reprendre à son compte le « triste classement de l’Iran à la 168ème place des pays au regard de la corruption ».


Mir Hossein Moussavi insiste, pour sa part, sur les « jeunes qui constituent la principale force agissante du mouvement de protestation » et rappelle, comme une invite adressée aux manifestants, que « l’unité du peuple était tellement puissante » au moment de la chute du Shah qu’elle était « parvenue à s’emparer des bases militaires ». Une chute de l’ancien régime due, selon lui, au « non respect de la Constitution » et à « l’extrême personnalisation du pouvoir » : une allusion on ne peut plus claire aux dirigeants actuels.


D’une intensité rarement égalée depuis 1979, leurs critiques sont d’ailleurs relayées par leurs partisans lors de débats télévisés dont la retransmission, d’abord encouragée par le régime, a été ensuite interrompue. Dans l’émission du 14 janvier 2010 « Ru be farda » ( Face à demain), l’ancien parlementaire pro-Moussavi Javad Ettaat dénonçait la déliquescence de l’Etat iranien tandis que dans une autre, le réformateur Moustafa Kavakebian s’en prenait vertement à Hossein Shariatmadari, l’éditeur du très gouvernemental journal « Kayhan ». Une tentative peu concluante pour le régime.


Plus silencieux, soucieux de ne pas dilapider son capital de sympathie encore intact parmi les réformateurs, l’ancien président Khatami s’efforce de ne pas apparaître sur le devant de la scène politique, passant néanmoins beaucoup de temps à rendre visite aux familles des prisonniers. Loin d’être négligeable, son influence sera « déterminante, assure-t-on dans son entourage, au « moment aigu d’une transition du pouvoir ».


Même si certains partisans de la « vague verte » ne le tiennent plus pour un élément clef de cette révolution, un proche collaborateur de Khatami insiste néanmoins sur le soutien apporté par l’ancien président iranien Hachemi Rafsandjani, non seulement en tant de président de « l’Assemblée des Experts » mais également comme président du « Majmaeh tashkheeseh maslehat », le « Conseil de discernement » destiné à trancher les différends entre le Parlement et les Gardiens de la révolution. « Attendre de lui qu’il démissionne et s’investisse plus ouvertement et directement dans les manifestations serait naïf », estime un collaborateur de l’ancien président. Et de souligner les propos d’un de ses alliés à l’Assemblée des Experts, l’Ayatollah Dastgheyb. Interrogé sur les commémorations du 11 février, ce dernier a critiqué pêle-mêle « l’immixtion des forces armées dans la vie quotidienne », « la personnalisation du régime », « l’éloignement des idéaux de 1979 » et « le contrôle des médias et de la justice par les services de sécurité ».


Même si une majorité de ses membres est tenue par des affaires de corruption dans lesquelles les puissants Gardiens de la révolution sont parvenus à les compromettre, une des fonctions principales du « Majles-e Khobregān », l’Assemblée des Experts, reste celle d’élire et de révoquer le Guide de la révolution.


Le meilleur moyen de circonscrire un incendie est, entend-on souvent, d’en allumer un autre. La diplomatie iranienne s’y emploie activement, si l’on ose dire, en soufflant d’un jour à l’autre le chaud et le froid sur la question, sensible pour l’occident, de l’enrichissement de l’uranium. Une provocation risquée. Chercher -en vain probablement- à impliquer et rassembler les Iraniens dans un ultime sursaut national pourrait bien constituer la dernière cartouche de l’arsenal politico-militaire de Téhéran.


Jean-Luc Vannier est ancien conseiller « Moyen-Orient » au SGDN et auditeur de l’IHEDN. ll a enseigné plusieurs années à l’université Saint-Joseph de Beyrouth. Aujourd’hui psychanalyste, il est chargé de cours à l’Université de Nice, à l’EDHEC, et auteur de chroniques sur le web.


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Un commentaire jusqu'à présent ↓

  • Alain Frouté

    Jean-Luc Vannier, dans cette analyse limpide et parfaitement construite, traite de ce qui est probablement aujourd’hui le problème géopolitique le plus important du monde. Car les conséquences d’un éventuel renversement du régime iranien seraient immenses sur les équilibres actuels des relations politiques autour du Liban et de la Palestine, et pèseraient lourd sur la scène politique et militaire afghane et pakistanaise.
    Les rédacteurs en chef de nos grands journaux nationaux feraient bien de reprendre à leur compte les analyses performantes de JLV sur le Proche Orient…

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