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“Petraeus et les cinq brigades” : un aperçu des débats sur le changement dans l’institution militaire

février 8th, 2010 · 2 Comments · Militaire, Romain Lalanne, Stratégie

Coordonné par Stéphane Taillat et Georges-Henri Bricet des Vallons, le dernier numéro de Sécurité globale soulève une thématique souvent reléguée aux marges de l’analyse critique. Trop de recherches se focalisent en effet sur les théories et pratiques de la contre-insurrection, sans nécessairement questionner l’impact de ces dernières sur l’institution militaire.


Gates et Mullen

Or, c’est bien la thématique du changement dans l’institution militaire que soulèvent deux articles du dernier Sécurité globale : celui de Gian Gentile sur les mythes de la contre-insurrection et leurs dangers pour l’Army ; et celui de David Ucko sur les contre-narrations de résistance face au triomphe intellectuel de la contre-insurrection.


À première vue, le manuel Counterinsurgency (2006) et le surge en Irak (2007) constitueraient les deux pièces maîtresses d’un changement dans l’institution militaire américaine. Le premier aurait formalisé une doctrine sur la base d’un apprentissage de terrain et d’une réflexion bureaucratique des senior officers. Le second aurait déployé cette doctrine en un ensemble de pratiques concrètes qui, au final, donneraient sens aux perceptions et aux actions des acteurs militaires favorables à une réorientation vers des tâches de contre-insurrection. Bien entendu, la formalisation doctrinale n’aurait pas été possible sans l’apprentissage de terrain, un processus informel déjà mis en avant par Stéphane Taillat.


Reste que le surge de 2007 représente un tournant suffisamment grand pour qu’il puisse être présenté comme le point de focalisation du changement dans l’institution militaire américaine. Comme le note David Ucko, “bien que plusieurs unités furent déjà parvenues à se former à ces « bonnes pratiques » à travers une adaptation ad hoc, le changement formel de stratégie qui a lieu au début de l’année 2007 a marqué le début de la première campagne de contre-insurrection centrée sur la population”.


Diverses interprétations peuvent être faites du surge. Gian Gentile parle ainsi d’une véritable mythification où “l’irruption de cinq brigades supplémentaires, armées d’une nouvelle doctrine de contre-insurrection et menées par un chef inspiré, aurait permis de casser la routine stratégique et de modifier le cours de la guerre”. Pour autant, parler de mythification de l’épisode du surge ne signifie aucunement que le changement ne s’est pas effectivement produit. En tant qu’élément narratif mobilisé à des fins de légitimation, la mythification reste de l’ordre du discours dominant au sein d’une institution militaire caractérisée par des rivalités bureaucratiques. À ce titre, le départ de Donald Rumsfeld en décembre 2006 et son remplacement par Robert Gates – lequel a montré de sérieuses réserves sur la Transformation des forces qu’avait porté son prédécesseur – peut être présenté comme une victoire des partisans de la contre-insurrection.


Or Gian Gentile voit dans cette victoire un risque pour les capacités opérationnelles de l’Army. Sur ce point, il reprend une critique déjà développée dans deux articles parus fin 2009. Dans Survival, il considère ainsi que le processus d’apprentissage aurait si bien fonctionné qu’il empêcherait toute tentative de retour à une doctrine de guerre conventionnelle et interarmes. Et dans Parameters, il présente la contre-insurrection comme une “stratégie de tactiques” qui empêche toute réflexion globale.


Revenant sur l’inflation doctrinale qu’a alimenté la contre-insurrection, David Ucko considère de son côté qu’”il est nécessaire d’aller au-delà de la simple publication d’un manuel et de voir quel est son impact réel sur le changement des mentalités, des priorités et des capacités au sein de l’institution à laquelle cette doctrine est destinée”. Parmi les arguments “contre-narratifs” régulièrement mobilisés pour contester la contre-insurrection, David Ucko mentionne celui qui constitue le cheval de bataille de Gian Gentille : en se focalisant sur le contre-insurrection, l’armée américaine aurait affaibli sa capacité à conduire une guerre conventionnelle. Mais dans les faits, le changement n’est pas aussi radical qu’on le présente.


Ainsi, la part du budget du Department of Defense consacrée aux programmes propres aux guerres irrégulières est de moins de 10%, même si plusieurs programmes comme le Futur Combat System ou le Joint Strike Fighter F-35 on été sérieusement revus à la baisse avec l’arrivée de Gates. De même, la restructuration de l’Army autour des Brigade Combat Teams ne s’est pas accompagnée d’une intériorisation des apprentissages de la contre-insurrection. En conclusion, la parité opérations de stabilisation/opérations conventionnelles n’aurait pas été faîte, contrairement à la doctrine pourtant affichée dans ce domaine.


Le bilan est donc mitigé. D’un côté, on peut noter que l’institution militaire américaine est parvenue à opérer une formulation doctrinale par un changement interne s’appuyant sur des rivalités institutionnelles, elles-mêmes s’articulant sur les cultures organisationnelles de l’Army et du Marine Corps. Mais de l’autre côté, la relative stabilité des cultures stratégiques rend difficile la structuration du changement sur le long terme. Aux États-Unis, la contre-insurrection reste en fait un discours à la mode : la sphère politique le présente comme un enjeu du processus de sécurisation, tandis que certains généraux comme les célèbres Petraeus et McChrystall l’utilisent comme moyen de s’introduire dans un débat politico-stratégique auquel les militaires sont traditionnellement écartés.


Alors que la Quadrennial Defense Review 2010 appelle à “disposer de capacités militaires très variées avec une polyvalence maximale pour faire face à la plus grande gamme possible de conflits”, le véritable changement pourrait concerner un rééquilibrage des forces armées pour atteindre une parité entre combat conventionnel et opérations de contre-insurrection/stabilisation. C’est une hypothèse. Reste maintenant à savoir si les allocations budgétaires iront dans cette direction (le budget de la défense pour l’année fiscale 2011 donne quelques indications dans ce domaine). Comme partout, le changement véritable passe d’abord par le budget avant d’être de l’ordre de la doctrine et du discours.


Romain Lalanne

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2 Commentaires jusqu'à présent ↓

  • LALANNE Richard

    Le risque de perte de savoir faire en matière de guerre conventionnelle est bien réel pour l’US army Les Français ont connu ce phénomène avec le conflit d’Algérie et, dans les années 80, les Britanniques ont constaté une dérive de ce type avec la rotation des unités en Irlande du Nord pour des tâches très spécifiques. Il a fallu une orientation politique radicale avec la dissuasion dans un cas, un conflit inopiné avec les Malouines dans l’autre pour mesurer le poids de ces contraintes qui ont nécessité des années de travail pour être surmontées…avec pour corollaire inévitable la perte de la mémoire contre-insurrectionnelle.

  • Stephane Taillat

    Brillant résumé de Romain. Effectivement, la question des discours, sur laquelle on s’est focalisé, doit être dépassée dans les deux sens.
    Par le haut: en intégrant les facteurs budgétaires qui sont eux-même le fruit des rivalités bureaucratiques internes et externes, ainsi que la projection d’une culture stratégique (re)produite par les discours politiques
    Par le bas: en s’intéressant aux pratiques réelles. Comme l’a montré le colonel GOYA dans la première lettre de l’IRSEM, il n’est pas sur que les principes du FM 3-24 aient été bien intériorisés.
    J’ajouterai une dernière dimension: la dimension discursive elle-même doit absolument être comprise comme un mouvement sans précédent de remise en cause de certains éléments de la politique étrangère américaine (les partisans de la COIN) ou même de toute cette politique (certains opposants “critiques” à la COIN). Gentile et Ucko sont donc, en dépit de leur opposition, plus proches qu’ils ne le croient, à la croisée de toutes ces réflexions.

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