La lecture de « l’Âge de l’impensable » (1), remarquable ouvrage de Joshua Cooper Ramo - conseiller en géostratégie au sein du cabinet américain Kissinger Associates et ancien éditeur adjoint de Time Magazine - motive mon envie de vous faire partager mes réflexions sur la « sécurité profonde » et de relier les écrits de Cooper Ramo à ceux de Guy Brossollet, qui avait écrit en 1975 un remarquable « Essai sur la Non bataille » (2).
De prime abord, la parenté ne saute pas aux yeux. Mais pour y parvenir, j’ai appliqué un des premiers préceptes que nous livre Cooper Ramo, c’est-à-dire la capacité à faire du mash up, autrement dit du «mixe». Le « mixe » consiste à combiner deux éléments sans lien apparent pour produire du sens. C’est cet esprit mash up – l’anecdote est rapportée par Cooper Ramo – qui a fait dire à Gertrude Stein, alors qu’elle voyait un camion recouvert d’une peinture camouflage, que la première guerre mondiale était une « guerre cubiste ». Au-delà du simple effet visuel dû au camouflage, l’utilisation du terme cubiste signifiait surtout que Gertrude Stein avait compris que son époque était en train de vivre des mutations d’ampleur et que la guerre changeait de paradigme. (cf. (3) Cubisme et camouflage).
La définition de sécurité profonde selon Cooper Ramo
Voyons d’abord le sens que donne Cooper Ramo à cette notion de «sécurité profonde» («deep security», titre de la deuxième partie de son ouvrage).
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C’est, selon lui, une « nouvelle façon de voir, de penser et d’agir qui intègre une complexité croissante et une nouveauté incessante. La meilleure façon de penser la sécurité profonde est d’y voir une sorte de système immunitaire, un instinct capable de réagir au moindre danger et de l’identifier, de s’adapter et de le contrôler. » Rappelons que le système immunitaire est une véritable défense en profondeur, qui possède une variété considérable de populations lymphocytaires, dont chacune peut combattre un antigène particulier.
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Pour synthétiser le propos de l’auteur, il s’agit de :
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penser de manière révolutionnaire et abandonner les idées archaïques ;
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penser de manière globale (holistically) ;
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développer les capacités de résilience et d’adaptabilité de nos sociétés ;
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acquérir l’instinct de l’approche indirecte ;
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répondre collectivement aux risques de manière décentralisée, volontaire et autonome, les citoyens agissant, chacun à leur niveau «comme des lymphocytes dans notre système immunitaire mondial».
Cette dernière caractéristique est une des données essentielles de la « sécurité profonde ». Il s’agit de diffuser le pouvoir, car « quand on donne du pouvoir aux gens, on est récompensé par leur curiosité, leur investissement et leurs efforts ».
La gestion française de la grippe A H1N1 est le contre exemple. Le pouvoir de vacciner n’a pas été partagé avec les médecins, alors que les citoyens ont été déresponsabilisés par un pouvoir qui prétendait avoir seul la maîtrise de la situation.
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Le système immunitaire de la « non bataille »
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En 1975, face aux chars du Pacte de Varsovie, le commandant Guy Brossollet propose un schéma de défense révolutionnaire, qui rompt avec le système du «corps de bataille». Il s’agit d’une organisation défensive décentralisée aux niveaux de petits modules d’une quinzaine d’hommes, répartis en profondeur, afin de créer un maillage permettant de créer un vaste filet élastique au sein duquel l’ennemi viendrait s’engluer. « Au corps de bataille structuré à l’extrême, nous préférerons un système de type modulaire au sein duquel chaque élément aurait une capacité de combat autonome. […] Chaque module recevrait un secteur de combat. Le secteur modulaire pourrait s’étendre à une vingtaine de kilomètres carrés. Dans cette zone – sa zone – le module serait libre de mener le combat à sa guise. » Ces modules étaient surtout équipés d’armement antichars, afin d’infliger le plus de pertes possible à l’ennemi, puis de décrocher pour reprendre l’action à un autre endroit.
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Trop révolutionnaire pour une époque de certitudes bipolaires, l’audacieux schéma décrit par Brossollet se retrouve une génération plus tard dans les combats menés par le Hezbollah face à Tsahal en 2006.
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En conclusion
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Cooper Ramo consacre un chapitre de son livre aux « secrets du management du Hezbollah », exemplaires d’innovation, d’adaptation et de résilience. Comme l’auteur de l’Essai sur la non bataille, ils ont su penser de manière révolutionnaire.
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Comme nous y invite Cooper Ramo, « il est crucial d’envisager la grande stratégie comme un système immunitaire ».
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Pour faire face aux défis qui nous attendent, l’État seul ne pourra pas tout prévoir et coordonner. La résilience repose donc sur une réponse collective et sur l’implication active de tous les citoyens.
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Malheureusement, le peu de civisme et d’esprit de défense des Français semble les tenir à distance de cet objectif. Il faut donc lancer le débat sur ce sujet et le faire vivre.
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De son côté, l’armée américaine a déjà compris la richesse des enseignements à tirer du livre de Cooper Ramo. En octobre 2009, le Général Martin Dempsey, commanding general of the U.S. Army Training and Doctrine Command, déclarait: “If you haven’t read Joshua Cooper Ramo’s book entitled, The Age of the Unthinkable, I recommend it to you. Near the conclusion of the book, Ramo challenges us to think differently about how we react to uncertainty”.
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PM, Gestion des Risques et Crises
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L’Âge de l’impensable. Comment s’adapter au nouveau désordre mondial. 2010. JC Lattès.
300 pages. janvier 2010. Code ISBN / EAN : 9782709629386 -
Essai sur la non-bataille, de Guy Brossollet par www.leconflit.com






Stéphane Taillat // fév 2, 2010 at 17 h 06 min
Excellent. Révolutionnaire en effet, dans le sens où cela nous invite à penser hors du cadre classique (ou moderne) de l’Etat “sauveur” et garant de nos libertés et/ou de notre vie (ce dernier trait étant entendu de plus en plus dans le sens d’un contrôle ou d’une gestion de la vie).
Evidemment, le terme “impensable” se réfère avant tout aux présupposés de l’auteur..
Sur le plan pratique, se pose la question de la gestion de l’anarchie (au sens propre du terme, non dans sa signification de “désordre”).
Solution: les communautés réelles (pas le communautarisme, mais bien les communautés ancrées dans une tradition vivante)/
Well, ma prochaine lecture après la thèse. Merci de me faire connaître cet auteur et ses idées brillamment résumées.
Electrosphère // fév 2, 2010 at 20 h 09 min
@ PM (l’auteur),
Tu dénonces, à +/- juste titre, le peu d’esprit civique et de défense des Français.
Mais, cette faiblesse est également liée à une perception que l’état-nation France (politiques, société civile, population) a de lui-même, comme bon nombre de pays ouest-européens depuis la fin de la Guerre Froide c-à-d : un paradis kantien quasiment affranchi de risques sécuritaires majeurs dans ses frontières (ou à sa périphérie immédiate), et parfois d’immenses catastrophes naturelles.
Tout le contraire d’une Amérique, gardien hégélien de l’Europe (malgré ses superbes déclarations d’intention), qui se veut peu ou prou un gendarme du monde face aux menaces sécuritaires majeures, et dont la géographie propre ou périphérique est souvent sujette aux catastrophes naturelles (typhons, cyclones et séismes de la Floride à la Californie, etc). La preuve par la démonstration de force logistique des US à Haïti.
Par bien des aspects, ces nombreux facteurs naturels et sécuritaires ont probablement contribué à forger cet esprit civique et de défense qu’on trouve aux US (cf. la réaction anti-terroriste des passagers dans le vol Lagos-Amsterdam-Detroit en décembre 2009), malgré un consumérisme et un individualisme à tout crin.
Le degré d’esprit de civisme/de défense est donc peut-être fortement tributaire de l’idée que la nation toute entière se fait d’elle-même et de son environnement géographique et stratégique… et surtout des moyens (financiers, techniques, humains, intellectuels) qu’elle se donne.
Merci infiniment pour ces découvertes auxquelles ton blog nous habitue.
EGEA // fév 4, 2010 at 22 h 31 min
Au risque de déparer dans ce concert, et rien que pour le plaisir de susciter le débat :
- think different : bon, Ramo est l’ancêtre de Steve Jobs. Pas beaucoup d’innovation technologique, énormément d’innovation marketing. So what ? Pas une semaine sans qu’un théoricien nous appelle à penser différemment, et se limite à cette pieuse recommandation.
- Brossolet : tous les trois ans, on nous reparle de ce cher Brossolet : non que cela soit fumeux, mais ce n’est plus une découverte. S’il s’agit de penser différemment, oublions donc ces scories post-guerre révolutionnaire. Sopo de Galula, Trinquier et Galiéni. Na !
Enfin, chic, Charles a lu Hegel et Kant….
Ça va : j’ai été assez provocateur ?
A côté de ça, le blog de PM est excellent. Mais puisqu’on me dit qu’il faut débattre…..
égéa