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Renseignement : du télégénique à l’éthique

janvier 8th, 2010 · 9 Comments · Charles Bwele/Électrosphère, Culture, Sécurité

L’allié Joseph Henrotin déplorait dans son blog que le renseignement en Europe continentale ne fasse point l’objet d’études académiques comme c’est le cas chez la Perfide Albion et chez Oncle Sam.


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Bienvenue en Europe continentale, Joseph ! Le renseignement, « c’est sombre, c’est crade et c’est limite barbouze ». Du moins, telle est la perception qu’en ont les opinions « continentales ». Toutefois, leurs gouvernements n’entreprennent guère l’effort mercatique nécéssaire afin de changer cette perception… Pour des raisons assez compréhensibles dès lors qu’on emprunte leurs lunettes historiques et leurs chaussures politiques.


Il en est de même au cinéma et à la télévision où les services de renseignement européens sont très peu visibles, même dans une dimension purement fictive. Par maints aspects, ces médias en disent long d’abord sur les rapports entre une nation et ses services de renseignement, ensuite sur la perception globale qu’a son opinion des menaces sécuritaires.


Circulez, y a rien à voir !

Des séries TV d’espionnage comme MI-5 – une production de Sa Majesté, à mes yeux, la meilleure en la matière malgré une mise en scène devenue un peu trop spectaculaire au fil des saisons – demeurent l’apanage des réalisateurs anglo-saxons. Dans le très efficace et assez réaliste téléfilm Dirty War, des terroristes islamistes pourtant surveillés de près par Scotland Yard et par le MI-5, parviennent tout de même à commettre plusieurs attentats à la bombe sale qui contaminent des dizaines de milliers de personnes et obligent la municipalité et le gouvernement à mettre sous quarantaine plusieurs quartiers londoniens très fréquentés… et leurs occupants avec. What a mess !


Quel réalisateur continental se risquerait à scénariser une énorme incapacité ou une grave erreur des services de renseignement de son pays ? À quand une fiction TV sur une division européenne de renseignement électronique comme c’est le cas du GCHQ dans la série MI-5 ?


De X-Files à 24 Heures en passant par Alias et Esprits Criminels, les téléspectateurs européens apprennent que le centre de formation des agents du FBI est basé à Quantico (Virginie) mais n’ont aucune idée de ce qu’il en est pour leurs services nationaux de renseignement. En Europe continentale, tout film ou toute série qui a sérieusement trait au monde du renseignement relève d’emblée du tabou voire du tacitement interdit. Pas même un James Bond ou un Jason Bourne à l’européenne assumant complètement son côté sensationnel. OSS 117 est certes franchement comique mais se veut explicitement et uniquement comme tel. À croire que l’espionnage, le contre-espionnage, la lutte contre la grande criminalité et l’anti-terrorisme soient le seul fait des Américains…


En 2007, Canal + diffusa la série Sécurité Intérieure mettant en scène « une sorte de DST fictionnelle chargée de lutter contre des organisations (terroristes, mafieuses, criminelles, etc.) menaçant l’intégrité de la Nation. Les différents personnages ont chacun leur spécialité, nécessaire à la réussite de la mission, et travaillent en équipe. La série présente également les conflits internes de ces personnages, parfois prêts à renier leurs propres valeurs, et les ambiguïtés qui existent au sein de la cellule (luttes de pouvoir, trahison, etc.). Parce qu’elle est la première série de contre-espionnage française, l’initiative mérite d’être soulignée. Malheureusement, et malgré la présente d’ingrédients supposés apporter le succès, elle manque totalement de savoir-faire dans la réalisation et le jeu des acteurs, et s’avère aussi fade et incohérente que ses consoeurs. Triste constat, dans la mesure où aurait pu émerger une fiction de sécurité nationale française, genre dans lequel les américains excellent » (cf. L’École de Guerre Économique dans Les séries TV françaises : pourquoi ça ne marche pas).


Autres exceptions : le téléfilm Rainbow Warrior (de Pierre Boutron), les films Nikita (probablement la meilleure réalisation de Luc Besson) et Secret Défense (de Philippe Haïm) – pour ce citer qu’eux – ont offert une densité et une intensité à la french touch devenues rares dans les productions hexagonales.


Les gouvernements d’Europe continentale feraient donc bien de se poser les questions suivantes :


  • Quelle est la part du patriotisme et quelle est la part du divertissement (à but lucratif) dans ces films et séries télévisées d’espionnage ?

  • L’image positive voire héroïque des services anglo-saxons de renseignement – à l’échelle nationale comme internationale - doit-elle autant ou plus à leur « marketing » institutionnel qu’à leurs foisonnantes mises en scène par le cinéma et la télévision ?

  • Ces mises en scène ont-elles peu ou prou nui aux services anglo-saxons de renseignement sur le plan stratégique ou opérationnel ?

Secret défense… de polichinelle ?


À moins d’être une ex-VIP d’un intelligence service, rares sont ceux en Europe continentale qui osent dépeindre ou analyser l’univers du renseignement à la loupe académique par crainte (supposée ou réelle ?) de « quelques problèmes ». De plus, l’exploitation de sources ouvertes portant sur la défense, le renseignement et la sécurité a longtemps été plus prégnante outre-Atlantique et outre-Manche qu’en Europe continentale, où bon nombre d’enjeux majeurs échappaient encore à l’observateur éloigné de ces « milieux autorisés » dont l’humouriste Coluche se moquait tant.


Dans ce contexte intellectuel, le Centre Français de Renseignement (CF2R) représente un sacré bond quantique du fait de son marketing et de son cadre pédagogique plutôt ouverts et conviviaux. En outre, la culture Web 2.0 a également fait du chemin de part et d’autre de l’Atlantique et a prodigué une immense et prolifique surface d’expression - très largement de qualité - aux passionnés, aux universitaires et aux professionnels.


Pour un devoir universel d’intelligence ?


Clint Brooks et Brian Snow ne se plaindront certainement pas de la liberté académique et électronique dont ils disposent. Ces anciens agents de la NSA ont rédigé Privacy and Security : An Ethics Code for U.S. Intelligence Officers (disponible en ligne / en PDF après inscription et paiement), qui se veut une tentative de guide éthique pour les agences américaines de renseignement dont on peut retenir les lignes suivantes :


  1. Nous ne porterons pas atteinte aux citoyens américains ou à leurs droits constitutionnels.

  2. Nous respecterons l’esprit et la lettre des lois fédérales.

  3. Nous nous conformerons à tous les traités sur les droits humains ratifiés par notre gouvernement.

  4. Nous clarifierons d’éventuelles ambiguïtés entre nos directives et les lois fédérales.

  5. Nous surmonterons les difficultés éthiques au profit des exigences et des besoins de la Constitution, de la vérité et de nos compatriotes.

  6. L’opportunisme et l’intérêt personnel ne sont pas une excuse pour une faute professionnelle.

  7. Nous protégerons ceux à l’intérieur de nos institutions qui préviennent avec justesse des risques de dérive éthique ou criminelle.

  8. Nos déclarations à nos collègues et à nos supérieurs seront sincères et n’auront pas pour but d’induire en erreur ou de dissimuler la vérité.

  9. Nous sommes responsables de nos décisions et de nos actes.

  10. Nous préviendrons toujours des conséquences probables de nos actions, notamment en cas d’échec, d’interception (par l’ennemi) ou de dégâts colatéraux à nos succès.

  11. Nous n’exposerons pas des innocents à des risques injustifiés.

  12. Malgré le secret de nos activités, nous agirons de telle sorte que nos efforts soient finalement révélés et fassent la fierté de nos compatriotes.

Ces lignes directrices éthiques du renseignement – assorties de menues modifications - feraient amplement l’affaire à l’échelle internationale. Mais, ne rêvons pas trop…


PS : Pendant que vous lisiez cette article, quatre individus pas très souriants ont frappé à ma porte.


Charles Bwele, Électrosphère

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9 Commentaires jusqu'à présent ↓

  • MGN

    Bien vu.

    Accessoirement le personnage de Jack Bauer a créé une vraie mythologie de “l’opérateur” bad boy et fait l’objet de multiples débats chez les experts anglo-saxons.

    Quant au code éthique en 12 points, il manque l’alinéa 13, “Nous nous engageons à respecter scrupuleusement ces engagements, sauf dans les cas dispensés par les directives ICD 666 (classified) et ICPG 666.66 (classified).”

  • Electrosphère

    @ MGN,

    Hein ? Quoi ? Quel alinéa 13 ? Toi, tu risques “des problèmes”… De sérieux problèmes (rires).

    Cordialement ;-)

  • Cassandre

    Le film “les patriotes” d’Eric Rochant a-t-il été involontairement omis, ou bien est-ce le sujet abordé - l’action des services israéliens en France - qui l’exclut de votre analyse ?

    Par ailleurs, l’univers des services fait l’objet dans notre pays de nombreux fantasmes, laissant le champ libre à nombre de spécialistes auto-proclamés. L’initiative de l’Alliance Géostratégique, faisant oeuvre de pédagogie, est donc à saluer humblement par le béotien que je suis.

    “Nous allons ouvrir pour vous les dossiers les plus secrets de l’histoire contemporaine. Les événements et les personnages de ce film sont tellement criants de vérité qu’il serait superflu d’en garantir l’authenticité. Mais ce témoignage est aussi une ode à la gloire de ceux dont on ne soulignera jamais assez le rôle joué dans l’épanouissement du respect de la personne humaine, de la liberté de penser et du progrès social: “LES BARBOUZES” …vulgairement appelés agents de renseignements.”
    Michel Audiard.

  • Electrosphère

    @ Cassandre,

    J’ai effectivement oublié ce film. Ce sont des choses qui arrivent… Mais, l’article ne visait pas à dresser une revue de tous les bons films français d’espionnage. En espérant que cela ne nuise guère aux idées principales de ce billet…

    Amicalement

  • JGP

    En fait l’article 13 tient en 2 mots : ” Just kiddin’ “

  • Yannick Harrel

    Bonjour,

    Fort intéressant article qui ne peut que déboucher sur une réflexion quant à la branche communication des agences continentales (j’ai encore en souvenir a contrario cet appel PUBLIC du MI5 pour le recrutement d’experts civils).

    La “militarisation” originelle de celles-ci ne tiendrait-elle pour beaucoup quant à son approche communicationnelle frileuse vis à vis du secteur civil (bien que les effectifs aient énormément évolué vers une “civilisation”) ?

    Cordialement

  • Electrosphère

    @ Yannick Harrel,

    C’est une imbrication de facteurs qui font que les services de renseignement européens continentaux aient du mal à “se lâcher”. Toutefois, j’invoquerais en premier lieu un “virus d’Etat” typiquement continental, déjà très peu propice au marketing institutionnel et d’autant plus allergique au regard extérieur, et aux petits comme grands écrans. Les racines militaires que tu évoques, à très juste titre, y sont aussi pour beaucoup.

    Or, pour le Royaume-Uni et encore plus pour les Etats-Unis, le cinéma et les séries TV (policières, espionnage) relèvent à la fois du divertissement et du vecteur culturel. Ce n’est point un hasard si le gouvernement américain soutient plus fermement Hollywood que l’industrie musicale (dans sa résistance au tourbillon numérique) et que la Reine d’Angleterre assiste à chaque première avant-première d’une aventure de James Bond.

    A ce jour, je n’ai pas visité un seul pays où les séries 24H / les Experts ne sont pas diffusées. D’où leur colossale profitabilité et leur énorme impact culturel. Le plus tragique pour les séries TV “euro-continentales” (tous genres confondus), c’est qu’elles ne sont même pas téléchargées sur le P2P ou simplement “vidéo-streamées” ! Un indicateur infaillible de leur échec commercial et critique.

    Enfin, la blogosphère anglo-saxonne ne fleurit-elle de rapports de think tanks / d’universitaires sur les services de renseignement / sécurité ? Pour ces derniers, c’est tout “bénéf” car on parle d’eux, a fortiori sous un regard +/- savant.

    Cordialement

  • Sophie Aman

    Bravo pour ce “tour du sujet” bien conduit… Peut-être finalement sommes-nous en droit d’être optimistes pour l’avenir? Que progressivement le regard que nous portons sur le renseignement soit plus large, dépasse cette résistance “culturelle” …
    Servir en humilité, grandir en humanité : chacun peut y apporter sa contribution, à sa façon, suivant ses talents et ses aspirations.

  • CF

    Je ne commenterai pas le guide d’éthique pour les agences américaines du renseignement, mais évoquerai la représentation des services de renseignement dans les fictions.

    Je pense qu’il est essentiel de différencier l’expérience américaine, de l’expérience britannique et de l’expérience des autres démocraties occidentales.

    En effet, le renseignement n’est pas un sujet tabou aux Etats-Unis. Il fait l’objet de nombreux débats politiques, de rapports parlementaires, de livres, de reportages, de films. Les hommes politiques comme les citoyens sont décomplexés vis-à-vis de la question. À partir de là, séries et films américains bénéficient d’un terreau fertile pour faire recette. Alias, FBI : portés disparus, 24 Heures côté séries ou Ennemis d’Etat, Body of lies, Jason Bourne côté films, par exemple, ont trouvé leur public. Notons que ces fictions ne sont pas systématiquement acquises à la cause des agences américaines.

    Nos voisins britanniques également s’ancrent eux aussi dans une réelle culture du renseignement. Toutefois, les services britanniques sont moins volubiles que les américains. Les Britanniques ont été très réceptifs au sequel de James Bond et à la série Spooks MI-5. Ceux-ci mettent en scène une institution toujours droite, soutenue par des agents dont le moteur est le patriotisme. Le patriotisme est une valeur très prégnante au Royaume-Uni.

    Dans d’autres démocraties occidentales comme la France, l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique ou les Pays-Bas, le renseignement n’a pas les fondements culturels suffisants pour que les citoyens encensent les séries mettant en scène leurs propres services de renseignement et de sécurité. Les citoyens ne connaissent guère leurs services nationaux et s’en méfient le plus souvent. Dans ces Etats où les services ne sont guère visibles, leur image est souvent floue, dépréciée et folklorique. Cet ancrage culturel insuffisant autour du renseignement et cette image plutôt négative des services n’incitent pas les réalisateurs à imaginer un scénario mettant en scène des services nationaux héroïques.

    En France cependant, le renseignement semble depuis quelque temps avoir le vent en poupe. Les articles de presse se multiplient tout comme les films (Espion(s), Affaire Farewell, Secret Défense…) et les livres, qui restent néanmoins, en grande partie, esclaves de l’image traditionnelle du renseignement en France.

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