Dès son élaboration, la bombe atomique a été pensée comme pouvant être utilisée contre les villes, dans le cadre d’un bombardement stratégique, mais surtout contre des forces ennemies. Lors des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, en août 1945, la bombe atomique n’était considérée que comme une arme plus puissante, remplaçant des vagues de bombardiers. La graduation de sa puissance en équivalent TNT est particulièrement révélatrice. L’utilisation de la bombe atomique sur le champ de bataille fut au cœur de l’évolution des forces américaines et soviétiques au cours de la guerre froide.

Les débuts de l’arme nucléaire, reine virtuelle du champ de bataille ? (1945 au milieu des années 60)
Les milieux militaro-industriels américains, malgré la présence de penseurs de la dissuasion comme Brodie, ont très tôt développé l’arme atomique avec pour objectif une utilisation généralisée sur les champs de bataille : miniaturisation, multiplication des vecteurs, études d’impacts sur les troupes avec essais réels, etc. Pour les soviétiques, les forces conventionnelles ont même parfois été considérées comme étant la réserve des forces nucléaires. Au début des années 60, dans Stratégie militaire, le maréchal Vassili Sokolovski affirmait que la future guerre mondiale serait marquée par une utilisation massive des armes nucléaires dès sa phase initiale – voire de manière préventive, visant à obtenir « l’anéantissement ou la capitulation de l’adversaire dans les plus brefs délais ». Selon lui, les forces terrestres au contact avaient pour mission d’exploiter la destruction de l’adversaire.
Ceci n’a évidement pas exclu le développement d’une utilisation stratégique, comme l’illustre la doctrine Foster Dulles, dite des représailles massives. L’accès des soviétiques à l’arme nucléaire, en 1949, et le premier essai de bombe H, en 1952, ont quelque peu changé la donne. Confrontés au risque d’anéantissement total de leur pays, les théoriciens soviétiques et américains ont progressivement évolué vers la définition de doctrines de conflits nucléaires limités. L’adoption de la doctrine Mc Namara de frappes contre les forces est l’aboutissement occidental de ces réflexions sur la puissance démesurée de ces armes. Le débat existait également au sein de l’appareil politico-militaire soviétique. Malgré le discours officiel de Moscou qui clame que le conflit nucléaire ne peut être que mondial, progressivement l’URSS s’oriente vers la préparation d’une guerre nucléaire limitée.
Pour les puissances nucléaires, la crise de Cuba avait marqué un changement. Elles ont pris pleinement conscience que l’arme atomique était d’abord politique – comme la guerre.
L’arme nucléaire tactique comme moyen de rétablir un rapport de force (années 60 au début des années 90)
Les armes nucléaires tactiques ont progressivement changé de statut, passant d’une arme comme les autres du champ de bataille à une arme pouvant être utilisée pour rétablir un rapport de force ou asséner un ultime avertissement qui montre une volonté politique. Le colonel Andrei Alekseevich Sidorenko, un penseur soviétique réputé du champ de bataille nucléaire, faisait valoir en 1970 que l’utilisation de l’arme atomique ne faisait pas que détruire l’ennemi, elle détruisait aussi les infrastructures et contaminait le milieu. Selon lui, ceci constituait un inconvénient majeur, loin d’être insurmontable lors d’une offensive, pour faire manœuvrer des armées constituées de masses blindées.
Pourtant, au cours des années suivantes, chacun des adversaires faisant la loi de l’autre (Clausewitz), l’arme nucléaire tactique apparaît, dans les deux blocs, comme un ultime recours pour rétablir un rapport de force, dans ce cadre d’emploi. Par exemple, le missile français Pluton (1974-1993) de 15 à 25 Kt avait une portée opérationnelle de 17 à 120 km et constituait plus un avertissement préstratégique qu’une arme tactique. La prise de conscience semble claire dans les deux camps. Selon le maréchal Ogarkov, au début des années 80, « l’URSS ne peut miser sur une victoire dans la guerre nucléaire » face à une OTAN qui se veut comme purement défensive.
Néanmoins, l’arme atomique tactique, si elle n’a jamais été utilisée lors d’opérations, a contribué, avec d’autres facteurs, à faire évoluer l’organisation et les tactiques des unités conventionnelles, en raison des menaces sur les concentrations de forces. Au plan doctrinal, une division soviétique en 1945 avait une densité d’environ 500 hommes par km2 pour tomber à 20 hommes/km2 en 1985. Autre exemple, côté occidental, le combat en ambiance nucléaire a été l’objet d’entraînements par les forces terrestres au moins jusqu’au milieu des années 1990.
Par ailleurs, les traités de désarmement (SALT ou START) ont progressivement marginalisé l’emploi de l’arme atomique tactique. Bien que traitant peu d’armes tactiques, ils ont contribué à diffuser largement la pensée selon laquelle l’arme atomique était une arme de non-emploi ou l’ultima ratio regum.
Et maintenant ?
Depuis la fin de la guerre froide, l’évocation de l’arme nucléaire tactique sur un champ de bataille classique est restée limitée dans les doctrines. Avec le temps, l’utilisation théorique de l’armement nucléaire a presque exclusivement rejoint le champ stratégique mais il ne faudrait pas oublier qu’il existe toujours des armes nucléaires sub-stratégiques et que leur emploi tactique théorique pourrait revenir à la mode, à la faveur d’une rupture stratégique. Le dernier épisode fut la polémique – résultant d’un amalgame médiatique de concepts - concernant l’usage de « mininukes » contre des installations souterraines. D’autres scénarios restent envisageables comme celui d’une utilisation terroriste.
Pour terminer, je me contenterai de citer le livre blanc de la défense et de la sécurité nationale (p 89) :
La rupture du tabou nucléaire elle-même n’est plus improbable. Les circonstances ont changé depuis l’équilibre dissuasif atteint dans les années 1960. De nouvelles puissances nucléaires sont apparues, dont les doctrines, lorsqu’elles existent, sont mal connues. L’arme nucléaire est présente dans plusieurs régions sensibles où subsistent des contentieux territoriaux. Par ailleurs, il est établi que certains groupes terroristes cherchent à accéder à des matières ou à des engins radiologiques ou nucléaires.
S.D., Pour Convaincre
Sources principales :
-
Chris Bellamy : The Future Land of Warfare





anonyme // nov 22, 2009 at 19 h 38 min
Docteur Folamour a donc failli ne pas être qu’un film, mais la réalité. Et c’est vrai qu’un conflit israéalo iranien, bien que très peu probable n’est pas à exclure. Le rapport de forces (apparent) semble tellement pencher du côté israélien qu’une attaque de ces derniers reste possible. Espérons que ce film de Kubrick demeure une fiction.
SD // nov 22, 2009 at 21 h 06 min
A anonyme
Heureusement, il existe un contrôle politique des armes nucléaires dans la plupart des pays dotés de ces armes. Même dans la Chine de la Révolution culturelle, les membres du programme nucléaire n’ont pas été touchés par le vent de “folie” collective des gardes rouges car ils ont été protégés par le PC Chinois.
Lors de la crise de Cuba, nous sommes passés près du drame mais le contrôle politique était ferme.
Cordialement
SD
Jean-Pierre Gambotti // nov 22, 2009 at 21 h 46 min
La stratégie nucléaire de dissuasion a été considérée dans les dernières décennies de la guerre froide comme une affaire tellement simpliste que même les « stratégistes »des médias s’en sont emparés !
Sa clarté en a souffert car la dialectique nucléaire est plus subtile que sa vulgate. Vous remettez un peu de clarté dans cette confusion, mais permettez-moi quelques remarques sur le concept français de dissuasion nucléaire.
D’abord nommer tactique une arme nucléaire ressortissait tellement au non-sens que la terminologie a très vite évolué en arme d’ultime avertissement, puis en arme préstratégique, et cette appellation valait aussi bien pour le missile sol-sol, que pour l’arme aéroportée. En effet, puisque l’emploi du nucléaire est d’ordre politique, nous sommes par essence dans le domaine stratégique. Et pour comprendre comment un système d’arme nucléaire engagé dans la guerre au sein du corps blindé mécanisé pouvait relever du stratégique, il suffit de se souvenir que le contrôle gouvernemental s’exerçait jusqu’au tir. Pour faire court le missile était sur le glacis, la décision d’emploi à Paris.
Ensuite il faut rappeler que l’emploi éventuel du préstratégique, n’avait qu’un seul objet, faire comprendre à l’adversaire que dans ce « concept à deux coups » le stade suivant était le déclenchement des forces stratégiques, l’holocauste nucléaire en quelque sorte. Pour faire court à nouveau, la dissuasion nucléaire c’était un seul concept, un seul décideur, une panoplie d’armes.
Deux mots sur le présent et le futur. La dissuasion est une doctrine de non-emploi, la dialectique lui est consubstantielle, si le protagoniste ne comprend pas ou ne veut pas jouer le jeu, c’est que « La rupture du tabou nucléaire tabou est levée » et que nous sommes dans une problématique d’emploi… Sauve qui peut !
Jean-Pierre Gambotti
SD // nov 22, 2009 at 22 h 55 min
Mon général,
Vos précisions nécessaires complètent mon billet en abordant la problématique de la dissuasion française qui est très clairement dans le domaine de la dialectique des volontés qui s’affrontent. D’autres nations ont parfois été ou seront dans des logiques différentes. Il reste à espérer qu’une éventuelle rupture du tabou nucléaire soit encore lointaine.
Respectueusement,
SD
BPCs // nov 27, 2009 at 13 h 50 min
Dans quelle mesure la présence de l’ASMP-A ne reproduit elle pas cette posture à deux boutons.
Ce d’autant que les Têtes TNO auraient une intensité réglables et que l’utilisation de l’ASMP n’oblige pas de découvrir un des SNLE pour un seul tir de missile.
D’autre part quel glissement d’utilisation persiste t il pour un usage tactique notamment sur une concentration navale si l’on pense à ces exercices alliés des années 80 où les SuE ont anéanti (fictivement bien sur !) une Task Force US ou comme mentionné dans votre billet sur un emploi très particulier sur structure hyperenterrée ?
SD // nov 27, 2009 at 18 h 27 min
Je pense qu’il faut différencier l’usage prévu des armes et les usages potentiels. Beaucoup d’emplois sont possibles à partir d’une même gamme d’armes nucléaires mais ce qui compte, ce sont les principes officiels d’emploi (doctrine).
Pour la France, c’est la doctrine de la dissuasion qui a cours (cf. commentaire du général Gambotti).
Pour les structures hyperentérées, je n’ai pas trouvé d’informations fiables dans les sources ouvertes.
Frédéric // nov 28, 2009 at 11 h 06 min
Il faut souligner le fait que le nucléaire, du coté des nations de l’OTAN ne plus doit dissuader uniquement une frappe similaire adverse mais également les armes chimiques et bactériologiques maintenant que ces catégories de matériel ont disparu de nos arsenaux.
C’est ce qui semble s’être passé lors de la guerre de 91 où l’Irak de S Hussein n’a pas utilisé son vaste potentiel mais comptait l’employer sur Israël entre autres en cas d’attaque nucléaire de la Coalition.
Jean Lecoulant // déc 14, 2009 at 15 h 10 min
En effet,Depuis la fin de la guerre froide, l’évocation de l’arme nucléaire tactique sur un champ de bataille classique est restée limitée dans les doctrines. Avec le temps, l’utilisation théorique de l’armement nucléaire a presque exclusivement rejoint le champ stratégique mais il ne faudrait pas oublier qu’il existe toujours des armes nucléaires sub-stratégiques et que leur emploi tactique théorique pourrait revenir à la mode, à la faveur d’une rupture stratégique. Le dernier épisode fut la polémique – résultant d’un amalgame médiatique de concepts - concernant l’usage de « mininukes » contre des installations souterraines. D’autres scénarios restent envisageables comme celui d’une utilisation terroriste.