
Dans l’imbroglio décisionnel que représente l’actuel débat sur la stratégie à adopter en Afghanistan au sein de l’administration Obama, il semble que certains aspects soient peu ou pas discutés. C’est le cas surtout des causes des insurrections dans le pays.
Une nouvelle stratégie se dessinerait-elle?
Hier, des officiels proches du président américain ont décrit la nouvelle approche que prendrait l’implication occidentale en Afghanistan dans les mois à venir. Rappelons en effet que depuis début Septembre et un rapport controversé du général McChrystal, l’administration Obama envisage plusieurs options pour poursuivre l’éradication des extrémistes d’Al-Qaïda.
La première est la recommandation du général McChrystal d’augmenter les effectifs de 40 000 militaires américains afin de mettre en oeuvre une stratégie de contre-insurrection visant à séparer, par une présence permanente et des actions économiques et diplomatiques, la population des insurgés talibans. Plus précisément, il s’agirait de s’installer au coeur des zones contestés de la vallée de Helmand et des grandes villes afghanes, tout en accélérant la formation de l’Armée Nationale Afghane en la confiant à une brigade spécialement taillée à cet effet. Tactiquement, l’accent mis sur la protection de la population permettrait d’éviter les actions indiscriminées souvent commises lors des opérations visant la destruction des bandes rebelles.
La seconde vient du Vice-Président Joseph Biden qui propose une stratégie ciblée de contre-terrorisme visant l’arrestation ou la neutralisation des principaux responsables d’Al-Qaïda et des mouvements talibans. Cette option reviendrait à n’accroître les forces sur place que de 13 000 militaires, essentiellement des forces spéciales. Son présupposé principal tient dans l’idée que les Taliban ne sauraient réellement revenir au pouvoir ou que, du moins, cela ne signifierait pas forcément le retour d’Al-Qaïda. Par ailleurs, elle s’apparente beaucoup à « la doctrine de l’anticorps » développée par les généraux Abizaid et Casey au sujet de l’Irak en 2004-2006.
L’approche révélée hier ressemble à s’y méprendre à une option mixte: « du McChrystal pour les cités, du Biden pour le reste du pays », comme le résume un des officiels anonymes cité par le New York Times. Le gouvernement entreprendrait de protéger dix villes du pays par une présence permanente au plus près des populations, tout en maintenant une pression dissuasive sur la hiérarchie insurgée par des raids forces spéciales/drones. Plusieurs interrogations demeurent. Tout d’abord, le général McChrystal n’a pas fait mystère qu’il emploierait les brigades supplémentaires dans le Sud et dans le Sud Est (Kandahar, « fief spirituel » des Talibans). Ensuite, il reste la question des zones agricoles d’Helmand et des axes de communication majeurs: s’agira-t-il d’un contrôle des axes ou d’un véritable « contrôle de surface de l’Afghanistan utile » ? Bref, il s’agirait d’une stratégie qui avantagerait quand même l’option McChrystal (ou « contre-insurrectionnelle ») par rapport à celle du Vice-Président Biden (ou « contre-terroriste »), tout en poursuivant l’abandon de la politique couteuse et contre-productive des avant-postes (trop) isolés comme celui de Wanat.
Infection-contagion-intervention-rejet: le cycle vicieux des « guérillas accidentelles »
Toutefois, ces options ont un défaut majeur: elles sont avant tout des réponses techniques et non le fruit d’une véritable réflexion politique. Certes, on peut accorder à Stanley McChrystal de vouloir changer la manière dont les Américains conçoivent leur présence depuis 2001 (non plus une chasse à Al-Qaïda mais une stabilisation de l’Afghanistan) et, par ailleurs, l’option de Joseph Biden contient en soi une réflexion sur le « pourquoi » de la présence américaine, la réduisant à une approche indirecte.
Cependant, si la seconde option est clairement marquée par ce que les Américains appellent le wishful thinking (puisqu’en effet l’approche « indirecte » repose sur des substituts afghans crédibles, légitimes et efficaces), la première est problématique car elle néglige un peu trop rapidement (du moins pour ce qui ressort du débat public bien sur) les causes des insurrections.
Un détour par la théorisation effectuée par David Kilcullen me semble utile à ce point de la réflexion. L’officier australien « anthropologue-conseiller spécial COIN » y bâtit une réflexion qui a le mérite de la clarté à défaut d’avoir celle de la réelle originalité (même si on peut penser qu’il fait oeuvre de sédimentation quand on voit le foisonnement et la dispersion de la littérature sur le sujet des « nouvelles guerres »). Il voit dans les guérillas d’Irak et d’Afghanistan la combinaison de 2 facteurs:
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une insurrection globale menée par une minorité d’extrémistes au sein d’Al-Qaïda. Elle prône une vision théologico-politique (dans laquelle la religion est instrumentalisée à des fins politiques) que l’on pourrait qualifier « d’altermondialiste » car contestant la globalisation « occidentalo-centrée » qui serait en cours actuellement, touchant le monde arabo-musulman de plein fouet;
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des guérillas locales (parfois à l’échelle du patriotisme au sein d’une vallée) rejetant toute intrusion étrangère vue comme une perturbation grave des coutumes, des traditions et de l’ordre social. Ce sont les fameuses « guérillas accidentelles ».
Cette association fonctionne selon un cycle infection (cellules jihadistes)-contagion (attentats, montée en puissance, contestation des structures informelles de l’autorité)-intervention (occidentale ou menée par des alliés objectifs des Occidentaux)-rejet (car cette intervention suscite lesdites « guérillas accidentelles »). Selon ce modèle, la solution reviendrait à réconcilier les guérillas locales et à pourchasser les minorités extrémistes. Il s’agirait donc de nuancer entre les groupes insurgés et de mener une politique sélective d’alliances reposant soit sur la construction de la légitimité de la présence de la force, soit sur la conjonction ponctuelle d’intérêts communs entre les sociétés locales et les forces intervenantes.
Bien entendu, ce modèle mérite d’être passé au crible falsificateur des études de cas pour être affiné, modifié ou bien rejeté.
L’Afghanistan est-elle « gagnable »?
Dans l’option McChrystal, le modèle est ignoré en partie et repose sur un autre postulat: les populations locales cherchent aussi la sécurité, le bien-être matériel et une gouvernance légitime. Notons d’abord que ce n’est pas forcément incompatible avec un bien-être spirituel (respect des coutumes et des modes de vie). Par ailleurs, l’idée selon laquelle les populations seraient aliénées par les actions indiscriminées des forces occidentales est assez similaire à celle qui assimile lesdites forces à des corps étrangers. Mais, elle s’en distingue par l’accent mis sur la qualité de la présence des militaires occidentaux au sein des populations.
En réalité, l’option McChrystal semble donner une importance moindre au facteur du patriotisme local. C’est du moins ce qu’illustre la récente publicité donnée à la démission de l’administrateur civil américain de la province de Zabul. L’homme, un officier des Marines ayant combattu en Irak puis ayant été versé dans le corps des fonctionnaires du Département d’Etat - au sein duquel il a dirigé des opérations de reconstruction en Irak comme en Afghanistan -, pose la question des objectifs politiques du président Obama. Bien plus, il insiste sur le facteur du patriotisme local pour dénoncer ce qu’il voit comme l’inanité d’une intervention aggravant encore plus le syndrome des « guérillas accidentelles ». Son évaluation, peut-être en partie influencée par une expérience traumatisante en Irak (c’est du moins ce que suggère l’article du Washington Post), repose sur les difficultés rencontrées dans cette province dans laquelle la centaine de groupes insurgés se bat pour des raisons micro-locales tout en étant financée par les Talibans. Pour faire court: comment protéger une population… contre elle-même?
Plusieurs conséquences découlent de ce qui précède:
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il est certainement plus efficace de nouer des alliances d’intérêts avec les détenteurs locaux du pouvoir plutôt que de chercher à « gagner les esprits et les coeurs des populations ». Cependant, c’est une solution éphémère qui nécessite de faire le lien avec le gouvernement afghan, qu’il s’agit de légitimer;
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s’’interroger sur les causes des insurrections revient non seulement à identifier des griefs originaux mais aussi à retracer toutes les évolutions de ces derniers à partir des actions et réactions des multiples acteurs impliqués. Autant dire que cela demande du temps et beaucoup de renseignements;
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la question de l’option à suivre en Afghanistan est certainement essentielle, mais elle doit être relativisée. En effet, tout ceci apparaît plutôt comme une querelle interne complexe entre les divers acteurs américains concernés par le processus décisionnel. A tout prendre, l’option McChrystal est plus réaliste sur le court terme mais ne résout pas le moyen ou le long terme. Le principal intéressé le reconnaît lui-même: ce n’est qu’une solution technique. Au fond, elles est certainement la plus compatible avec le modèle des « guérillas accidentelles »…. Même si elle laisse courir le risque, en cas d’échec y compris local, d’une recrudescence de ces dernières.
Stéphane Taillat, En Vérité





ZeusIrae // oct 29, 2009 at 15 h 17 min
“L’homme, un officier des Marines ayant combattu en Irak puis ayant été versé dans le corps des fonctionnaires du Département d’Etat”
Détail mineur, mais d’après ce que j’ai compris, il ne s’agit en fait que d’un contractuel, ce qui limite un peu la portée symbolique de son geste. Sa lettre reste tout de même un coup médiatique assez dévastateur.
J’ai bien l’impression que le plan média des “contre-terroriste” est efficace.
Jean-Pierre Gambotti // nov 1, 2009 at 20 h 01 min
Les pays coalisés, et la France en particulier, devraient être satisfaits, le président Obama va enfin répondre à leur question « Quelle stratégie pour l’Afghanistan ? ». Même si les « deux+une » options envisagées ressemblent à des productions d’état-major, je suis quand même troublé par le fait que l’on raisonne des stratégies, COIN ou CT, ou COIN et CT, alors que le centre de gravité stratégique n’a pas été évoqué. Ainsi, puisque l’ennemi est triple, Al Qu’aida, Taliban, guérillas locales, le CG commun est évidemment à rechercher dans ce qui fait la puissance de ces trois composantes en association fût-elle simplement objective. Et à mon sens, pour reprendre une antienne, c’est l’adhésion, la collusion et même la participation active de la population, qui donnent à cette triplice toute sa puissance. Il serait totalement extravagant de ma part de proposer des modes d’actions, mais je remarque que le CG étant circonscrit des pistes apparaissent dans le cadre de COIN ou CT, ou COIN et CT: action sur « l’eau », dissociation population/subversion, action sur le « poisson », dislocation de la triplice, …
Ne pas placer le CG en amont me semble préjudiciable à la validité des options stratégiques. Du moins en la circonstance, puisque je ne doute pas que les planificateurs aient appliqué la méthode avec rigueur, il aurait été nécessaire que nos officiels mettent ce CG en exergue pour que nous, le bon peuple, puissions comprendre les options proposées.
Stephane Taillat // nov 2, 2009 at 9 h 22 min
Mon général,
C’était implicite dans mon billet, mais vous avez mille fois raison: il n’y aucune mention de la population au niveau local dans toute cette histoire, sauf peut-être dans le plan McChrystal (”protéger la population”, mais encore faut-il souligner pour quelles raisons et dans quels objectifs).