
La Russie passionne et effraie parfois en Occident. Les souvenirs de la guerre froide et plus largement de l’Union soviétique, marquent encore les esprits. Ce n’est pas toujours à juste titre. La puissance militaire russe est bien l’héritière principale de l’Armée rouge mais elle a déjà évolué notablement. Elle ne peut être totalement décrite en quelques lignes. Je propose donc seulement de mettre en relief certains points de la puissance militaire russe actuelle et future.
Par le blog Pour Convaincre, La Vérité Ne Peut Suffire
1. Une armée en cours de transformation
L’armée russe évolue rapidement et le conflit avec la Géorgie d’août 2008 n’est pas totalement étranger à l’accélération actuelle. Comme nombre d’armées, elle resserre ses effectifs, se numérise, s’équipe, revoie ses doctrines et ses alliances.
L’armée russe est en cours de transformation. Libérée au moins provisoirement du problème tchétchène, elle se transforme vite. Tout d’abord, les forces armées russes réduisent drastiquement leurs effectifs. Le but de la réforme est de disposer d’une force plus compacte, plus mobile, mieux équipée et plus apte aux opérations extérieures (1). Les forces armées russes vont être réduites de 1,2 million d’hommes à 1 million d’ici à 2012 (4,5 millions à l’époque soviétique). La Flotte russe du Pacifique compte réduire ses effectifs de 5000 hommes dans les quatre prochaines années et le nombre d’unités navales devrait être divisé par deux. L’effectif des unités russes de missiles stratégiques sera réduit d’un tiers d’ici à 2016. A cela pourrait s’ajouter une réduction du nombre de missiles ou de charges nucléaires, dans le cadre des nouvelles négociations de désarmement nucléaire. Les moyens de guerre de l’information (2) seront développés sans qu’il soit possible de quantifier l’ensemble de ces évolutions.
La transformation concerne également la doctrine et les équipements. Selon le général Vladimir Popovkine, vice-ministre de la Défense en charge des armements, une étude approfondie sur le rôle des chars de combat doit être menée par des experts russes. Selon lui, l’époque des batailles de chars est révolue et le char est un engin de grandes dimensions qui représente une cible privilégiée pour les armes à haute précision. Des drones russes devraient être mis en service en 2010 et la Russie a signé avec Israël un contrat prévoyant la livraison d’un certain nombre de drones israéliens, à titre de dotation intérimaire. Le général Vladimir Popovkine a annoncé le 5 mars, l’intention de son pays de mettre en service opérationnel, en 2009, les missiles stratégiques Boulava et le sous-marin stratégique Iouri Dolgorouki. Il a déclaré que la Russie allait créer des armes anti-satellites en réaction aux plans américains. Une renaissance d’une école doctrinale (3) russe forte et autonome, par rapport aux conceptions occidentales, semble en cours.
Plus généralement, la Russie cherche à réactiver l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). L’OTSC est composée de sept pays : la Russie, l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan. Le système de sécurité de l’OTSC comprend actuellement trois groupes militaires régionaux russo-biélorusse (Europe de l’Est), russo-arménien (Caucase) et centrasiatique. L’activation de l’OSTC permet de créer une contrepartie défensive à l’OTAN, sans pour autant être un nouveau pacte de Varsovie.
Le 3 février 2009, Moscou et Minsk ont signé un accord concernant la protection de leur espace aérien qui stipulait la création d’un système régional de défense aérienne. Ce réseau devrait comprendre 5 unités de l’armée de l’air russe, 10 unités d’artillerie sol-air, 5 unités de soutien et une unité de guerre électronique. Ce système de défense aérienne devrait s’intégrer dans celui de la CEI. Deux autres projets sont planifiés : défense aérienne du Caucase et défense aérienne de l’Asie centrale. Le Kazakhstan envisagerait d’équiper 10 bataillons avec des missiles de défense sol-air S-300 de fabrication russe. La création d’un système commun de défense aérien apparait comme une réponse concrète et symbolique au déploiement du système de défense antimissile occidental, notamment en Pologne et en République Tchèque, et au possible élargissement de l’OTAN à l’Ukraine et la Géorgie.
Le 3 février dernier, les membres de l’OTSC, réunis à Moscou, ont autorisé la création « de forces armées collectives de réaction ». Selon M. Sergueï Prikhodko, conseiller présidentiel russe, elles doivent « renforcer l’importance de cette organisation en tant qu’agent de stabilisation dans l’ancien espace de l’Union soviétique ». Cette force de déploiement rapide de l’OTSC sera formée pour faire face à une agression armée, pour lutter contre le crime organisé et le trafic de drogue, ainsi que pour gérer les conséquences des situations d’urgence. Son commandement unifié et ses troupes seraient déployés en Russie. Selon le président Dimitri Medvedev, son potentiel de combat sera au moins égal à celui des forces de l’OTAN. La Russie fournirait à la force de réaction rapide sa 98ème division aéroportée de la garde et sa 31ème brigade d’assaut aéroportée.
La Russie confirme ainsi son retour parmi les puissances de premier rang mondial, à la tête de l’Organisation du traité de sécurité collective, une vieille alliance (1992) en cours de modernisation. En 2008, les commandes d’armements et de matériels des pays membres de l’OTSC en Russie ont triplé par rapport à 2007. Malgré tous les changements de l’armée russe, l’OTSC est loin de devenir un nouveau pacte de Varsovie.
2. Une politique de défense à plus long terme
L’Arctique constitue un nouveau champ d’action de l’armée russe. Traditionnellement et durant l’ensemble de la guerre froide, ce théâtre a été le lieu de joutes entre les marines et les aviations militaires occidentales et soviétique. Le changement climatique et l’ouverture du passage du Nord-Ouest offre de nouvelles possibilités à la Russie (4). L’Arctique devient de plus en plus un enjeu pour les puissances frontalières et notamment, le Canada, la Russie et les États-Unis. La Russie devrait créer un groupement de troupes dans l’Arctique en vue de protéger ses intérêts économiques et politiques dans cette région, d’ici à 2020. Selon les forces armées russes, il n’est pas question de militariser l’Arctique. Les priorités de ce projet seraient d’installer un système actif de protection côtière et le maintien d’un groupement de forces conventionnelles nécessaires pour sécuriser cette zone ainsi que de lutter contre le trafic de stupéfiants, l’immigration illégale et le terrorisme.
La coopération militaire russe se développe dans de nombreuses directions pour trouver des débouchés à son industrie de l’armement florissante. En décembre 2008, l’annonce de la livraison de 10 Mig-29, gratuitement, au Liban a généré quelques réactions d’espoir ou d’inquiétude au Proche-Orient, selon les pays. Si la valeur de ces appareils face à l’IAF (Forces Aériennes Israéliennes) est presque nulle, ils pourraient constituer l’embryon d’une future armée de l’Air libanaise, à l’horizon d’une génération de pilotes.
La coopération militaire avec l’Amérique du Sud se développe également, notamment avec des pays se clamant anti-américains comme le Vénézuéla ou la Bolivie. Des coopérations militaires sont aussi lancées avec le Brésil et le Pérou, depuis 2008.
Lors d’une visite officielle à Moscou, en février 2009, le président bolivien Evo Morales et le président Dmitri Medvedev ont décidé d’accroître leur coopération bilatérale. La Russie devrait livrer un important lot d’hélicoptères à la Bolivie et envisage d’autres livraisons d’armement, dans le cadre d’un accord intergouvernemental sur la coopération technique et militaire. Le 22 mai 2009, M. Hugo Alfredo Fernández Aráoz, vice-ministre bolivien des Affaires étrangères, a déclaré à Moscou que la Bolivie envisageait d’acheter prochainement des armes russes pour plusieurs milliards de dollars. Le Service fédéral russe pour le contrôle de stupéfiants et le département bolivien pour la protection sociale et les substances contrôlées ont conclu un accord de lutte conjointe contre le trafic de stupéfiants. Les réserves d’hydrocarbures boliviennes offrent de nouvelles opportunités politiques.
Par ailleurs, les relations entre le Venezuela et la Russie sont de plus en plus étroites. Le président vénézuélien Hugo Chavez a proposé ses services à l’aviation stratégique russe en mettant à disposition l’île de La Orchila, pour le stationnement provisoire de bombardiers stratégiques. La base aérienne en question fait partie d’une base navale locale et quelques travaux seraient nécessaires pour accueillir des bombardiers stratégiques à pleine charge. Déjà en 2008, deux bombardiers stratégiques Tupolev-160 avaient réalisé une mission de 8 jours au Vénézuéla (5). Ceci pourrait constituer une « épine dans le pied » des États-Unis qui considèrent l’Amérique latine comme leur pré-carré depuis la doctrine Monroe (1823).
Enfin, la Russie poursuit sa coopération avec l’Inde, notamment dans les domaines maritime et aérien. En 2004, la Russie et l’Inde avaient signé un accord sur la modernisation et la remise à l’Inde du porte-avions Admiral Gorchkov. Aux termes du contrat de 1,5 milliard de dollars, les russes s’étaient engagés, pour août 2008, à rénover le navire, à le doter de nouveaux systèmes d’armes et d’un groupe d’aviation embarquée comprenant des chasseurs MiG-29K et des hélicoptères anti-sous-marins Ka-27 et Ka-31. Il sera remis à la Marine indienne en 2012, sous le nom indien Vikramaditya (fort comme le Soleil). Ce porte-avions sera au cÅ“ur de la stratégie navale indienne et permettra d’attendre la mise en service d’un porte-avions de fabrication indienne dont la production a été récemment décidée. Ce dernier devrait embarquer une aviation de fabrication russe.
Dans le domaine aérien, le gouvernement russe a déjà débloqué 50 millions d’euros pour lancer la création avec l’Inde d’un avion de transport militaire MTA, selon M.Viktor Livanov, le PDG d’Iliouchine et vice-président du Groupe Aéronautique Unifié russe (OAK). Le développement de ce programme devrait prendre 8 ans. Moscou et New Delhi avaient signé un accord portant sur la création d’un avion de transport militaire à la fin de 2007. Le nouvel appareil serait développé sur la base d’une conception d’Iliouchine (Il). Le coût du projet est estimé à 600 millions de dollars, la Russie et l’Inde y participeront à égalité. L’armée de l’air indienne commanderait 45 avions et les forces aériennes russes, une centaine.
En définitive, depuis la fin des années 1990, la Russie rattrape les années postsoviétiques qui ont marqué un recul de sa puissance militaire. Elle s’impose comme une puissance à vocation planétaire. Elle pourrait dans les prochaines années promouvoir des pôles indépendants des États-Unis dans le cadre d’un monde multipolaire. Les réactions des autres puissances au retour russe seront sans aucun doute intéressantes à suivre.
S.D., Pour Convaincre, la Vérité Ne Peut Suffire
Annexes :
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La Russie participe à plus d’une quinzaine d’opérations avec un effectif de plus de 3200 hommes.
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La cyberguerre venue du froid, par Électrosphère.
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Le renouveau de la réflexion doctrinale, clé de la réforme militaire russe, par La Plume et le Sabre
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La doctrine de sécurité russe 2020, l’Arctique et le traité FCE, par Ice Zebra Station
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Hugo Chavez avait annoncé que les bombardiers russes étaient une semonce contre l’empire américain. MUXAGATO Bruno. Un parfum de guerre froide en Amérique latine : l’arrivée de la Russie dans le « pré carré » des Etats-Unis. Diplomatie n°38. Mai-Juin 2009.





Stent // mai 26, 2009 at 9 h 53 min
Bon résumé des informations disponibles à ce stade.
Une précision sur la question des chars : il faut prendre la déclaration du général Popovkine avec des pincettes. En dépit de son grade, l’homme n’est pas vraiment militaire : c’est un ingénieur spatial, qui a fait l’essentiel de sa carrière au cosmodrome de Baïkonour. Pas vraiment un spécialiste des forces terrestres donc (il correspondrait donc plus à un ingénieur de l’armement en France). La déclaration est plus à entendre comme une remise en cause de la place centrale longtemps occupée par le char dans l’art de la guerre soviétique, particulièrement à partir des années 60 où le ratio char/infanterie est déséquilibré en faveur des premiers. Il est probable, comme l’annonçaient d’ailleurs les évolutions entreprises dans les dernières années de l’URSS, que l’armée russe s’achemine vers un format plus équilibré. Dans sa déclaration, le général Popovkine affirme que le char est un outil de percée et que, les fronts continus ayant disparus, cet outil n’a plus lieu d’être. C’est faux, la doctrine russe réservant au char un rôle d’exploitation opérative, pas de percée qui doit être obtenue par l’infanterie. En outre, la disparition du char semble peu probable alors que les armées asiatiques en acquièrent en grand nombre et que les armées en guerre (USA, Canada, Israël, etc.) redécouvrent ou confirment l’importance des chars de combat dans les conflits actuels. Ce type de déclaration ne doit donc pas être pris comptant : c’est sans doute à usage interne. Cet exemple illustre la difficulté de faire une analyse précise des réformes russes à partir de sources ouvertes (or la majeure partie des analystes, y compris russes, en est réduite à cela) ou sans avoir une bonne connaissance de la pensée militaire soviéto-russe.
Blackadder // mai 26, 2009 at 18 h 14 min
Votre article est particulièrement intéressant et démontre bien la volonté tant politique que militaire de la Russie de transformer son armée pour répondre aux exigences de l’envionnement opérationnel actuel.
Néanmoins, je me permets d’ajouter que nombre de facteurs structurels ou passagers constituent des obstacles sérieux ou au moins des défis certains à la réalisation concrète de cette volonté. Le plus sérieux d’entre eux semble le facteur démographique, qui se traduit par le nombre décroissant de jeunes Russes disponibles pour servir sous les drapeaux, ainsi que par le pourcentage inquiétant (de l’ordre de 30%) de ceux déclarés inaptes au service. Par ailleurs, les réductions d’effectifs annoncées pour 2012 on été repoussées à 2016 selon les informations données par des agences comme Interfax ou relayées par des ‘chercheurs’ comme Roger McDermott. De plus, malgré ces réductions et devant l’échec relatif de la professionalisation, le principe de conscription reste maintenu, bien que certaines armées, comme la Marine, s’oriente vers un ‘tout-professionel.’ L’effet réel de mesures telles que la mise en place d’un corps des sous-officiers professionels ne se fera pas sentir avant une décennie, et les prévisions de dégraissement du corps des officers (250,000 postes d’ici 2012 initialement) se heurtent d’une part à une résistance corporatiste certaine, et d’autre part à la réalisation des mesures de logement induites par la législation russe. Ce ne sont là que quelques exemples, et les réformes structurelles doivent aussi s’appliquer au complexe militaro-industriel, afin que celui-ci soit en mesure de fournir en temps et en heure, et ceci sans trop d’inflation, les matériels demandés.
La volonté existe, la réforme doctrinale est en cours, de même que la mise en application de mesures de modernisation des équipements et de réforme des structures. Néanmoins, les autorités russes reconnaissent qu’il ne s’agit là que d’une période transitoire avant qu’une véritable réforme, au sens décrit par Stent notamment, ne puisse être effectuée. La transformation est en cours, mais elle risque de se faire moins vite que prévu.
Une question maintenant si je puis me permettre, car je n’ai pas réussi à trouver de réponse: existe-t-il quelque amorce de réflexion doctrinale ou d’enseignement intérarmées au sein des armées russes?
SD (Pour convaincre) // mai 26, 2009 at 18 h 23 min
@STENT
Merci de vos précisions.
Il existe effectivement des différences de visions entre responsables russes comme dans beaucoup de pays dont le nôtre. Remettre en cause le char est assez osé et à mon avis prématuré. Malgré sa formation, Popovkine est actuellement à un poste qui engage l’avenir en termes d’équipement. Nous verrons bien ce qu’il en adviendra. Les équilibres capacitaires sont politiques et généralement discutés, dans toutes les grandes puissances.
En tout cas, je suis prenneur des textes en vigueur de doctrine de russe concernant les forces terrestres (en anglais s’il existent) ou à défaut les références.
Finalement, les propos de Popovkine que je cite ne représentent pas la doctrine russe mais bien un questionnement sur l’avenir.
SD (Pour convaincre) // mai 26, 2009 at 19 h 10 min
@ Blackadder
Je vous remercie également de vos précisions.
Une armée est toujours difficile à réformer car elle est souvent conservatrice, ce qui apporte des avantages et des inconvénients. Il faut également du temps pour assimiler une réforme. 10 ans me parait un bon ordre de grandeur. Concernant une amorce de réflexion doctrinale ou d’enseignement intérarmées, je n’ai pas de réponse précise mais la tradition russe (soviétique) d’opérations interarmées est ancienne malgré une prédominance des forces terrestres.
Si j’arrive à trouver la réponse dans les prochaines semaines, je ferai un billet sur mon blog.
carje525 // mai 28, 2009 at 21 h 51 min
Au-delà de l’aspect strictement militaire, voire militariste, des russes, il serait bon de poser le sujet en d’autres termes car si la volonté du pouvoir politique russe est bien réel, il n’en demeure pas moins que hors le pétrole et les matières premières que représente le tissu industriel du pays ? Quid de la démographie catastrophique ? Et que dire du peu de cas fait à la troupe par les gradés de l’armée russe ? N’oublions pas que le territoire est littéralement gigantesque et qu’ils (les autochtones) ne maîtrisent pas, encore, l’immensité de leur pays. Bref, un chien se conduit comme un lion dans sa rue !