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Edito : Les armées françaises en déficit de réflexion capacitaire

mai 25th, 2009 · 4 Comments · Armement, Militaire, Stratégie, Technologie, Édito


L’annonce, dans le cadre du plan de relance de l’économie, de la commande anticipée d’un troisième Bâtiment de Projection et de Commandement (BPC) aux chantiers de Saint-Nazaire ne doit pas faire illusion : si les BPC sont des bâtiments fiables et qu’ils représentent un investissement modéré au regard de leur taille, ils n’en sont pas moins le reflet des carences françaises en matière de réflexion capacitaire. En effet, leur qualité technique (propulsion électrique en particulier) et les capacités bien réelles qu’ils apportent ne doivent pas masquer leur faible capacité d’emport : 450 hommes (soit deux sous-groupements tactiques interarmes à peine) et une soixantaine de véhicules (1 000m2). À eux trois (et même à quatre), à supposer qu’ils puissent être disponibles simultanément, les BPC suffiront à peine à débarquer et soutenir pendant une durée suffisante (deux à trois semaines) un groupement tactique interarmes (niveau régiment).

La comparaison avec les navires de même types construits à l’étranger est à ce titre révélatrice : la classe Dokdo sud-coréenne peut emporter plus de 700 soldats, pour un emport en véhicules similaire (mais moindre en hélicoptères). Les futurs LHD de classe Canberra australiens pourront embarquer plus de 900 soldats (un bataillon entier), plus de véhicules (2000m2) et autant d’hélicoptères. Les capacités américaines, bien sûr, sont écrasantes, avec près de 1 900 Marines embarqués, une trentaine d’hélicoptères et d’avions et une capacité de transport de véhicules comparable aux Canberra. Ces chiffres, pour désavantageux qu’ils soient, ne seraient pas rédhibitoires si les BPC étaient destinés à opérer accompagnés d’un LPD (Landing Platform Dock, Transport de Chaland de Débarquement - TCD - en France), autrement dit d’un dock flottant destiné à compléter leur capacité de transport, ou de moyens plus lourds (de type sealift américain) aptes à déployer rapidement des forces de second échelon.

La réflexion capacitaire, en l’occurrence la mise en place de groupes amphibies aptes à mettre en œuvre les capacités aéroterrestres nécessaires, primerait alors sur l’acquisition de plate-formes. Hélas, tel n’est pas le cas, et les BPC sont mieux adaptés aux opérations humanitaires ou aux évacuations de ressortissants qu’aux opérations amphibies dépassant le raid de niveau sous-groupement en environnement modérément hostile (les BPC sont construits aux normes civiles). Un navire disposant de capacités supérieures, construit selon le même concept, n’aurait pourtant guère été plus cher.

Cet exemple n’est qu’une illustration parmi d’autre de l’absence, au sein des armées françaises, d’une véritable pensée capacitaire, autrement dit d’une véritable stratégie des moyens (l’expression est due au général Poirier). Ce constat pourrait s’appliquer à l’aérotransport, qu’il soit tactique ou stratégique. Les cinquante A-400M pour l’heure projetés (mais dont l’avenir est de plus en plus incertain) offrent certes de nouvelles possibilités tactiques (comme celle de mener un raid aéroporté lointain de type Kolwezi sans escale), mais leur capacité d’emport est inférieure à une compagnie parachutiste (ce qui complexifie la planification), et leur nombre semble restreint pour une nation ayant des ambitions mondiales. En outre, leur gabarit les rend peu adaptés aux pourtant vitales (les Américains en font chaque jour l’expérience en Irak et en Afghanistan) missions de servitude et de logistique infra-théâtre, et leur prix unitaire (100 millions d’euros, soit autant qu’un Rafale) étant par ailleurs élevé pour des appareils supposés effectuer des posés d’assaut (et d’autant plus important qu’un appareil de transport est essentiellement une soute à laquelle on adjoint un cockpit, des ailes et des moteurs).

La coopération européenne ou otanienne en matière de capacités apparaît alors, au delà des discours politiques de façade, pour ce qu’elle est : un moyen de cacher la misère en regroupant des capacités que les États européens n’ont plus la volonté politique (la question budgétaire étant politique bien avant que d’être financière) de maintenir en national. On pourrait au demeurant multiplier les exemples : capacités aéronavales, de défense antiaérienne (navale et terrestre), de lutte anti-navire, etc.

In fine, et au delà des budgets et des qualités de tel ou tel matériel, ces exemples illustrent surtout les limites d’un processus d’acquisition où les plate-formes, autrement dit les artefacts techniques, priment sur les capacités recherchées, la lourdeur et la durée des phases de conception et d’acquisition des matériels obligeant ensuite à les faire durer plusieurs décennies. Une approche nouvelle doit se faire jour, où les capacités – définies en amont au terme d’un processus de réflexion doctrinal – doivent présider à la conception des matériels, ceux-ci étant en outre conçus dans un esprit de juste suffisance, et non  – comme c’est aujourd’hui le cas – les matériels imposer des limites aux capacités. La cohérence de l’outil militaire, et au delà sa crédibilité politique, sont en jeu.

Stent, La Plume et le Sabre

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4 Commentaires jusqu'à présent ↓

  • carje525

    Votre analyse est parfaitement juste et claire ; une phrase résume à elle seule votre réflexion : “Cet exemple n’est qu’une illustration parmi d’autre de l’absence, au sein des armées françaises, d’une véritable pensée capacitaire, autrement dit d’une véritable stratégie des moyens (l’expression est due au général Poirier). Et pour cause, il n’y a pas de réflexion stratégique globale digne de ce nom, donc les moyens ne suivent pas !
    A mon humble avis de stratégiste en chambre, il vaut mieux une mauvaise stratégie que pas de stratégie du tout ! Merci pour la qualité de votre pensée.

  • sns

    La situation décrite n’est pas le fruit d’une absence de stratégie capacitaire mais des conséquences d’une politique (pour une fois et malheureusement bipartisane) qui a entraîné l’étalement des programmes lancés au début des annnées 1990. Nous déployons actuellement des matériels conçus pour des opérations de maintien de la paix sans réelle opposition conventionnelle et avec une supériorité.

    A cela s’ajoute la difficuté malgré le travail au MINDEF et au MAE à faire comprendre que l’économie, la démographie ne peuvent s’affranchir de la géographie.
    L’indigence du LBDSN sur ce point est à l’image de notre société: absence de volonté de prendre en compte les évolutions structurelles, fascination pour le clinquant technologique, absence de plan de tuilage permettant de basculer d’une organisation à une autre…

    Pour faire simple, y-a-t-il un décideur qui sache encore lire une carte?

  • Stent

    @sns
    Il est un peu facile de constamment rejeter sur le politique l’ensemble des problèmes que peuvent connaître les armées. Il est tout a fait exact de dire que la France n’a pas de “grande stratégie” nationale. Ce point est entièrement imputable aux décideurs politiques, puisqu’il est de leur responsabilité. Il est également vrai que les contraintes budgétaires ne sont pas du fait des armées, et mettent aujourd’hui en péril la cohérence de l’outil, et que là encore il s’agit d’une responsabilité du politique.
    Mais en ce qui concerne la réflexion capacitaire, on ne peut imputer son déficit aux seuls étalements de programmes. Les déficits capacitaires, les programmes dont le coût remet en cause l’emploi (l’A-400M), relèvent des lacunes de la pensée militaire, dont seule l’armée de terre semble pour l’heure se soucier un tant soit peu. Des capacités ne se conçoivent qu’en fonction d’une doctrine stratégique, opérative et tactique. Ainsi l’utilité du char, en tant que matériel, ne se conçoit que dans le cadre d’un système de forces aéroterrestre global. L’équipement du fantassin ne doit s’envisager que dans le cadre de celui du groupe et de la section de combat. Or les programmes entrepris relèvent d’une conception trop centrée sur la plate-forme, et non sur les capacités et effets que celle-ci peut apporter, et sont pensés indépendamment les uns des autres, alors qu’il faudrait d’abord concevoir l’architecture du système de forces, en déduire les capacités nécessaires, puis se doter des moyens apportant ces capacités.

  • KrisBelucci

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