Nous avons le plaisir de publier cet article de Jérôme Pellistrandi, sur un sujet intéressant et rarement évoqué en tant que tel.
En effet, trop souvent, on part de la dissuasion nationale que les Français proposent d’européaniser ; ou encore, les Alliés se contentent de la doctrine Otan, l’alliance étant pour eux le seul lieu de débat nucléaire en Europe. Au pire, on s’en remet aux États-Unis, comme dans le cas du bouclier anti-missile dont le troisième site en Europe a été fondé sur des bases bilatérales entre Washington, Varsovie et Prague. Il est plus que temps de réfléchir au sujet.
Bien évidemment, comme c’est l’usage, cette intervention n’engage que la responsabilité personnelle de l’auteur. Merci Jérôme
O. Kempf
Dissuasion nucléaire et Europe de la défense
Cette question peut sembler bien étrange tant le débat sur le nucléaire militaire semble absent des préoccupations de l’Union Européenne en ce début 2009, et ce depuis toujours. A peine évoque-t-on le sujet au sein de l’OTAN, où la question nucléaire appartient au « domaine réservé » des Etats-Unis, malgré l’existence du comité des plans nucléaires. Le simple fait de la « neutralité » de certains états membres, la Finlande, l’Irlande et l’Autriche, complique également la donne stratégique et signifie combien la notion d’ « Europe puissance » est peu prégnante chez les Européens.
Simultanément, la collision accidentelle début février 2009[1] entre deux SNLE français et britannique a rappelé combien le sujet était sensible et combien Paris et Londres étaient réticents à communiquer sur leurs forces nucléaires stratégiques.
Au même moment, à l’occasion du trentième anniversaire de la révolution islamiste, l’Iran devenait la dixième puissance spatiale avec la mise en orbite par sa propre fusée d’un satellite, alors même que sa politique nucléaire suscite l’inquiétude de la communauté internationale.
Tout d’abord, il existe un déficit « culturel » dès la naissance des institutions européennes en 1957 avec la création de la CEE,   lors de la signature du traité de Rome qui exclue le champ militaire pris en compte par l’OTAN.  La création d’Euratom inclus dans ce même traité ainsi que l’organisme technique institué dès 1952, le CERN[2], n’ont pas non plus créé une dynamique porteuse sur la question du nucléaire. Par ailleurs, le débat récurrent sur le nucléaire civil avec une opinion publique majoritairement hostile en Europe mais avec des besoins en énergie croissants, ne facilite pas la réflexion sur les stratégies de dissuasion.
L’OTAN assurant la sécurité, la commission européenne s’était de facto désintéressée des questions stratégiques. Les fonctionnaires européens ont ainsi durant des années, laissé le champ libre à ceux de l’Alliance Atlantique.
Au mieux, les instances européennes se sont préoccupées de nucléaire civil, encore que les programmes ont été strictement nationaux et visaient à répondre jusqu’aux années 90, où la chute du Mur et la recomposition de l’espace européen ont engendré enfin un débat sur une défense de l’Europe.
L’UE a déjà du mal à formaliser sa politique de défense malgré des efforts certains qui commencent à donner de la visibilité à l’Europe de la défense.
Pour le nucléaire, c’est encore pire et l’on peut sans exagération en parler comme d’un sujet « tabou », y compris dans les milieux militaires.
C’est ainsi que stagiaire à l’Ecole de Guerre[3] en Espagne, j’ai constaté que l’enseignement reçu s’appuyait exclusivement sur la doctrine de l’OTAN mais qu’aucun cours ne prenait en compte la dimension nucléaire avers les moyens français ou britannique. Le nucléaire était du domaine réservé des Etats-Unis. Il en est de même à la NATO School d’Oberammergau où la question du nucléaire militaire n’est pas exposée aux milliers d’officiers stagiaires venant de toutes les nations membres de l’Alliance. Pourtant, avec la déclaration d’Ottawa en 1974, l’OTAN reconnaissait que les dissuasions britanniques et françaises renforçaient la dissuasion globale de l’Alliance. Toutefois, la dimension nucléaire, essentielle dans la doctrine de l’OTAN au temps de la guerre froide, est devenue très secondaire avec le retrait des armes nucléaires américaines du territoire européen de l’Alliance. On peut parler d’un lâche soulagement.
Peu de réflexions, peu de textes, peu de recherches… Souvent l’approche a plutôt été monopolisée par les pacifistes dans les années 80 et reprise depuis par les mouvements écologistes et alter-mondialistes aujourd’hui. Il est donc indispensable d’accroître les discussions, les travaux de doctrine et les débats sur ce dossier sensible et déterminant pour l’avenir de l’Europe.
Par ailleurs, les projets de défense anti-missiles de la précédente administration américaine avec un déploiement de radars et de missiles installés dans les nouveaux pays membres de l’OTAN ont déclenché des discussions assez vives en Europe entre les pros et les anti-boucliers. Paris, mais aussi Berlin n’ont pas manifesté leur soutien à ce programme par ailleurs très critiqué par Moscou. Il semble cependant que le président Obama ne soit pas un chaud partisan d’une politique qui avait des relents de guerre froide. Toutefois, la question de la menace balistique iranienne potentielle reste posée.
Il faudrait pouvoir affirmer que l’Europe a besoin d’une dissuasion nucléaire, ou du moins que la dissuasion nucléaire contribue à la sécurité générale de l’Europe.
À défaut de pouvoir dissuader, l’UE doit essayer au moins de persuader. Le principe de dissuasion reste en effet fondé sur une capacité réelle et non virtuelle surtout pour conduire des négociations de désarmement avec des états proliférants ou aux ambitions régionales affirmées et l’Union Européenne en tant que telle, ne dispose pas de ces moyens.
Pourtant, paradoxalement la situation a progressé depuis plusieurs années et des perspectives nouvelles peuvent se dégager dans les années à venir. Il convient pour cela de faire tout d’abord un état des lieux des capacités européennes puis de tracer quelques pistes de propositions, sachant bien que le sujet est toujours sensible et qu’il faudra du temps pour aboutir.
Quel est l’état des lieux en Europe ?
Deux puissances nucléaires militaires : La France et le Royaume-Uni.
Pour la France, il s’agit d’un outil avant tout politique et non militaire, qui fait l’objet d’un consensus politique durable[4] et dont on parle peu aujourd’hui hormis dans certains colloques. La dissuasion française est, par nature, l’expression ultime de la souveraineté nationale conceptualisée par le Général De Gaulle et confirmé par tous ses successeurs à la Présidence de la République. Le Livre Blanc présenté à l’été 2008 confirme bien que la dissuasion nucléaire reste la pierre angulaire de notre stratégie de défense et de sécurité.
Pour le Royaume-Uni, il y a une interdépendance avec les USA en raison d’une dépendance technologique voulue et assumée depuis plus de 40 ans, à la suite de Suez.
Depuis une décennie, il y aurait eu un rapprochement modeste mais réel entre Londres et Paris, avec des discussions et des échanges réguliers au niveau des états-majors et des hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay et du Foreign Office sur les questions relatives au nucléaire militaire mais cela est resté très limité comme l’a montré paradoxalement l’accident du 3 février, qui va obliger Londres et Paris à se coordonner.
Londres dispose actuellement de 4 SNLE du type Vanguard mis en service entre 1994 et 2004. En 2007, le Premier Ministre Tony Blair a décidé d’engager les premières études pour assurer la pérennité de la dissuasion britannique à partir de 2024. Ainsi, en 2017, le premier SNLE de troisième génération sera mis sur cale et sera équipé de missiles américains. Par contre, le format de la composante pourrait être limité à 3 SNLE au lieu de 4 aujourd’hui. Il sera intéressant de voir si l’accident franco-britannique du 3 février n’aura pas un impact sur ce nombre. En effet, comme le montre la situation française avec 1 SNLE en construction, le Terrible, le format de 3 SNLE ne garantit pas la permanence à la mer d’un SNLE en cas d’une indisponibilité imprévue d’un autre SNLE.
Paris disposera donc de 4 SNLE-NG du type Triomphant mis en service entre 1997 et 2010 pour le quatrième[5].
De fait, cela permet de déployer théoriquement entre 1 et 2 sous-marins opérationnels par pays, soit 4 au maximum.
Le décalage calendaire donne une marge à la France qui permet d’attendre la mise en service du missile M 51.2. Cependant, la Loi de programmation militaire 2009-2014 prévoit le maintien à niveau des moyens de la dissuasion. Ainsi, le caisson sous-marin Cétacé qui avait servi aux essais du missile M 51 a été mis sous cocon. Il pourrait servir pour des essais complémentaires du M 51 mais surtout pour préparer à l’horizon 2025 les futurs sous-marins de troisième génération.
Les capacités conjointes, en y rajoutant la composante aérienne[6] française, offrent de facto une réelle capacité dissuasive et moderne s’appuyant sur des outils modernes et performants à l’Europe.
Ainsi, il faut noter cette déclaration prononcée par le Président Chirac devant l’IHEDN le 8 juin 2001 et qui reste d’actualité :
« Notre dissuasion nucléaire doit aussi contribuer à la sécurité de l’Europe et participer ainsi à la capacité globale de dissuasion que peuvent exercer, ensemble, les démocraties réunies par le traité de sécurité collective conclu, il y a plus de 50 ans, entre l’Europe, les Etats-Unis et le Canada… »
Dans les années 60, certains états européens ont eu cependant des velléités de développement de l’usage du nucléaire à des fins militaires. La Suède en raison de sa neutralité, de même que la Suisse, face à la menace soviétique et l’Espagne, dans la volonté franquiste de retrouver une certaine grandeur, avaient entamé des recherches mais sans aboutir à des réalisations concrètes.
Simultanément, des pays comme l’Allemagne et l’Italie[7] mettaient en oeuvre des missiles américains à tête nucléaire Honest John, dans le cadre de l’OTAN, mais dont le contrôle des charges était exclusivement assuré par les Etats-Unis. Ces missiles étaient à usage tactique et leur portée ne dépassait pas 50 km. Ils auraient été employés sur les concentrations blindées du Pacte de Varsovie.
La question de la pérennité des forces nucléaires a pu se poser au début des années 90 à la suite de la chute du Mur et de la volonté de tirer « les dividendes de la paix ». Ainsi, la France a démantelé sa composante préstratégique, les missiles Hadès ainsi que les 18 missiles sol-sol du plateau d’Albion. Néanmoins, il n’a jamais été question de démanteler notre force de dissuasion mais plutôt de l’adapter aux menaces futures.
Pour la France, la question a été tranchée politiquement par le président Chirac en 1995 et confirmée par le président Sarkozy en 2008 :
- Dernières campagnes d’essais[8], suivies du démantèlement du Centre d’essais du Pacifique,
- Laser Mégajoule (LMJ)[9] et installations de simulation,
- Développement de nouvelles armes : ASMP-A, M51-2, TNO, TNA, permettant de se prémunir contre l’obsolescence des têtes développées dans les années 80 (ASMP, M- 4[10]).
Plus de dix ans après, les décisions sont en passe de devenir des réalités techniques avec en particulier les outils de simulation[11]. Le Livre blanc de 2008 a confirmé le maintien des deux composantes, à un niveau de « stricte suffisance » et leur pérennité à partir des outils de simulation.
La puissance nucléaire passe par la maîtrise des capacités distinctes mais complémentaires :
- Extraction et traitement de l’uranium puis maîtrise des processus d’enrichissement. Le groupe industriel français AREVA est le premier producteur mondial d’uranium.
- Maîtrise de la bombe et en particulier de la détonique,
- Systèmes d’essais et/ou de simulation,
- Vecteurs de transport : bombe, missile, avion, lanceur,
- Système de décision / commandement (C2)
- Acquisition du renseignement pour déterminer le ciblage.
- …
De fait, l’Europe, de par son tissu industriel disposerait de toutes les capacités technologiques. Cependant, il n’y a que la France qui dispose de la totalité des compétences scientifiques, technologiques, industrielles et humaines. Le Royaume-Uni est, quant à lui, dépendant du savoir-faire américain notamment pour les missiles Trident 2D5[12].
Il faut ici souligner le rôle d’EADS Space Transportation[13], le constructeur d’Ariane V (mais aussi des missiles M51) pour disposer d’une arme nucléaire. Cependant, le cloisonnement est très strict afin de séparer les activités liées à la dissuasion française des autres activités du groupe industriel.
Le nucléaire civil :
Quasiment depuis les années 70 et le choix par certains états du nucléaire civil après le premier choc pétrolier de 1974, le débat a toujours été passionnel et plutôt peu favorable au développement de cette source d’énergie.
Au début de ce nouveau siècle, le nucléaire civil était en passe de régression, voire d’abandon en Europe avec des gouvernements ayant alors proposé une sortie progressive sur une à deux décennies.
3 pays sont théoriquement sortis : Italie, Autriche, Danemark.
3 pays voulaient sortir : Allemagne, Belgique[14], Suède.
Mais le pétrole plus cher, malgré la décrue temporaire liée à la crise économique, modifie désormais la donne et, de plus, le réchauffement climatique a relancé le débat sur l’intérêt de l’énergie nucléaire, car limitant la production de CO2.
Dès lors, le nucléaire civil est revenu d’actualité.
Ainsi, la Finlande a engagé la construction du premier réacteur[15] de 3e génération EPR avec la participation de l’industrie française (AREVA) tandis qu’EDF construit son premier réacteur EPR sur le site de Flamanville[16] dans le Cotentin, tandis qu’un deuxième vient d’être décidé. Il sera implanté à Penly, près de Dieppe et sera opérationnel en 2017.
Le débat semble désormais moins passionnel et le nucléaire est une des réponses aux besoins énergétiques croissants de l’Union européenne. Toutefois, l’interconnexion des réseaux de transport et la libéralisation des marchés d’approvisionnement en électricité ont l’avantage politique d’occulter le débat pour les Etats qui cherchent à se désengager du nucléaire civil.
La France, avec 59 réacteurs de production, dispose, de fait, d’une culture du nucléaire qui n’existe pas ailleurs et qui s’appuie sur une histoire quasi centenaire de la recherche[17] sur le nucléaire. Le rôle du CEA a été ici essentiel dans la montée en puissance d’un complexe militaro-industriel qui n’a pas d’équivalent en Europe.
De plus, la dissuasion nucléaire a été assurée de facto par les Etats-Unis, permettant aux pays européens de ne pas avoir à trop se préoccuper de cette question. La conjonction du parapluie nucléaire américain et une utilisation somme toute limitée de l’énergie nucléaire, hormis le cas spécifique de la France, ont permis aux Européens de ne pas avoir à ouvrir vraiment cette problématique.
Quel avenir pour le nucléaire militaire en Europe ?
Nous l’avons vu, l’UE dispose des moyens technologiques. Ce qui lui manque, c’est d’abord une réflexion préliminaire, un débat sans passion sur cette question.
Ce qui est ici sous-jacent, c’est la problématique bien connue de l’Europe « puissance ».
Aujourd’hui, l’Union Européenne est au creux de la vague avec les incertitudes liées à la ratification du Traité de Lisbonne remis en cause par le non irlandais. La construction politique semble figée pour les années à venir, malgré le succès de la présidence française du second semestre 2008.
Il semble donc difficile de débattre d’un sujet aussi sensible dans le contexte actuel de crise économique.
Il faut reconnaître de plus que les citoyens de l’Union Européenne n’ont jamais manifesté un intérêt majeur pour les questions de défense, puisque l’OTAN s’en charge. La dissuasion nucléaire n’échappait pas à la règle des militants pacifistes anti-nucléaires et dont le slogan était alors « lieber rot als tot ». Plus récemment, les débats autour du projet avorté de la constitution avaient occulté les questions de défense. L’opinion publique ne se sent pas ou peu concernée et il faut reconnaître que les impulsions pour une politique européenne de défense sont venues d’initiatives venant d’en haut, c’est-à -dire des responsables politiques eux-mêmes.
Alors que ces dernières années, les risques de prolifération nucléaire sont devenus une préoccupation majeure sur la scène internationale, les crises se sont multipliées, dont la plus spectaculaire a provoqué la guerre en Irak. Mais les zones chaudes persistent : l’Iran, la Corée du Nord, … La guerre préventive menée par Washington en Irak n’a pas été très convaincante puisqu’il a été impossible de prouver l’existence d’armes de destruction massive sensées avoir été fabriquées par le régime dictatorial de Saddam Hussein. A l’affrontement militaire, la communauté internationale et les Etats-Unis eux-mêmes préfèrent pour le moment une approche plus diplomatique.
La guerre en Afghanistan ne se situe pas dans cette problématique sauf que sa durée et ses conséquences au Pakistan pourraient déstabiliser ce dernier, puissance nucléaire.
L’UE n’est cependant pas totalement absente du débat à travers la non-prolifération.
L’une des approches de la question nucléaire par l’Union Européenne se fait par la non-prolifération et le soutien au Traité de non-prolifération (TNP).
C’est notamment le document intitulé :
« Stratégie de l’Union Européenne contre la prolifération des armes de destruction massive. », adopté par le conseil européen du 12 décembre 2003.
Le texte global comporte ainsi, au chapitre IV, 4 propositions :
- renforcement du multilatéralisme,
- promotion d’un environnement international et régional stable,
- coopération avec les USA et d’autres partenaires de l’UE,
- développement des structures nécessaires au dialogue stratégique.
Ces propositions sont intéressantes, généreuses mais difficiles à mettre en œuvre face à des pays déterminés comme l’Iran ou la Corée du Nord.
Cette volonté de l’UE, depuis plusieurs années, a marqué quelques points avec une surveillance accrue des entreprises européennes, susceptibles de fournir des équipements proliférant. Mais la dualité fréquente des technologies et la mondialisation des échanges ne facilitent pas cette action en amont. Face à la volonté proliférante de certains pays et d’acteurs non-étatiques, cette politique « soft » connaît de réelles limites.
Le cas iranien montre de plus que la « crédibilité dissuasive » de l’UE est en fait déléguée à la troïka FR – UK – Allemagne, deux puissances nucléaires, et un géant économique.
Par ailleurs, pour la Corée du Nord, l’UE est de facto absente des négociations et se contente d’approuver les timides avancées des négociations dirigées par Washington et Pékin.
Ici, il faut s’interroger sur les menaces d’ordre stratégique qui pèsent aujourd’hui contre l’UE mais surtout demain.
Nous sommes face à une troisième vague de la prolifération avec des hypothèses contradictoires :
- Iran où la France, le Royaume-Uni et Allemagne jouent un rôle essentiel. Téhéran ne cesse de progresser dans son programme nucléaire et disposerait ainsi au début de 2009 de plus de 1000 kg d’uranium enrichi à usage militaire. De plus, l’Iran est désormais une puissance spatiale.
- Corée du Nord, où l’UE est quasiment hors-jeu.
- D’autres états pourraient avoir des ambitions nucléaires, surtout si l’Iran atteint le « seuil nucléaire ». Certains experts citent notamment l’Arabie Saoudite, la Syrie, l’Algérie[18], la Turquie ou l’Egypte. Ces pays s’inquiètent d’une « bombe chiite ».
Il ne faut pas oublier le couple Inde – Pakistan où ces deux puissances nucléaires se neutralisent mutuellement. Toutefois, les évolutions actuelles du Pakistan avec un affaiblissement accéléré du pouvoir modéré au profit d’islamistes plus radicaux, ne peuvent qu’inquiéter et attirer l’attention de la diplomatie internationale pour éviter une escalade nucléaire. New Delhi, pour sa part, considère devoir dissuader le Pakistan mais aussi la Chine, celle-ci ayant aidé Islamabad à développer son arsenal nucléaire et balistique.
La problématique du nucléaire a donc évolué géographiquement en passant de l’espace euro atlantique – le temps de la guerre froide – à celui du grand espace asiatique – du Proche Orient à l’Océan Pacifique. C’est l’arc de crise défini dans le Livre blanc.
Si aujourd’hui, il n’y a pas de menaces étatiques ouvertes et directes contre l’Union Européenne, il est indispensable de se montrer vigilant notamment face au terrorisme de masse, à la prolifération nucléaire, bactériologique et balistique et de réfléchir aux réponses possibles. Par ailleurs, il est nécessaire de raisonner sur des risques futurs et aux évolutions géostratégiques probables ou possibles à 15-20 ans. La responsabilité stratégique des dirigeants européens se doit donc de répondre à des besoins futurs.
Le Livre blanc est clair à ce sujet :
« La rupture du tabou nucléaire elle-même n’est plus improbable. Les circonstances ont changé depuis l’équilibre dissuasif atteint dans les années 1960. De nouvelles puissances nucléaires sont apparues, dont les doctrines, lorsqu’elles existent, sont mal connues. L’arme nucléaire est présente dans plusieurs régions sensibles où subsistent des contentieux territoriaux. Par ailleurs, il est établi que certains groupes terroristes cherchent à accéder à des matières ou à des engins radiologiques ou nucléaires »[19].
Il faut ici intégrer la notion du « temps long » nécessaire politiquement et techniquement pour l’UE.
L’outil nucléaire a en effet besoin du « temps long » pour son développement technologique et industriel. L’exemple français en est la preuve. Les cycles de décision de lancement, conception, développement, réalisation et de service opérationnel, nécessitent entre 15 et 30 ans, voire plus. Il faut se rappeler ici que la décision de lancer le développement des SNLE-NG fut prise en conseil de défense à l’automne 1981, que la première tôle du SNLE-NG « Triomphant » fut découpée le 30 octobre 1986, qu’il fut admis au service actif le 21 mars 1997, tandis que le 4e SNLE-NG, le « Terrible », ne sera opérationnel qu’en 2010 pour une durée de vie de 30 ans : cela représente environ 60 ans. Un cycle qui dépasse les calendriers politiques habituels !
Il en est de même pour l’outil industriel qui nécessite des investissements lourds dans la durée pour garantir la pérennité des outils et des systèmes sur plusieurs décennies, ce qui est parfois contradictoire avec les notions de rentabilité et de profits financiers.
Dans tous les cas, cela passe par une volonté ferme, évidente dans la durée, ce qui est souvent contradictoire avec le rythme accéléré du cycle politique de nos démocraties européennes plus intéressées par le court terme.
De fait, il nous faut donc réfléchir bien au-delà de la période 2015-2020.
Je persiste à considèrer que ce temps long est finalement un avantage paradoxal pour l’Union Européenne.
En effet, en ce début 2009, l’état de l’UE est pour le moins délicat. L’UE est en crise économique et sociale mais surtout en plein désarroi moral. Il est donc aujourd’hui difficile de débattre et de proposer à l’UE un projet portant sur la dissuasion.
Il est urgent d’attendre et de consolider les quelques acquis actuels. Cela revient à « donner du temps au temps ».
À travers le débat très transatlantique « hard Power – soft Power », l’UE en est encore aux débuts de la phase d’’ apprentissage de la puissance ». Toutefois, avec la mise en place de la nouvelle administration Obama, moins unilatéraliste, des possibilités de dialogue offrent une nouvelle perspective pour l’Europe.
À défaut d’une approche directe de la dissuasion proposable à l’UE, il faut peut-être envisager une approche indirecte, plus payante à terme.
Il faut donc poursuivre les acquis et les projets en ayant donc une approche « modeste » mais réaliste au regard du manque d’intérêt des citoyens de l’UE. Une « approche par le bas ».
Il faut souligner ici plusieurs voies qui contribuent de facto, à donner des outils de puissance de nature stratégique à l’UE. C’est notamment l’acquisition du renseignement et de son exploitation au profit de l’Etat-major de l’UE et des instances politiques.
Depuis plus d’une décennie, l’UE dispose ainsi du centre d’imagerie satellitaire de Torrejon[20] qui utilise des données provenant de satellites d’observation civils comme SPOT 5 ou militaires comme Hélios 1 puis 2.
Encore faut-il que ces outils soient reconnus en dehors du cercle restreint des spécialistes et qu’ils soient utilisés par les décideurs politiques à des fins opérationnelles, pas exclusivement militaires. La gestion de nouvelles crises liées notamment à l’environnement et au réchauffement climatique pourrait s’appuyer sur ces moyens militaires.
Il convient donc de développer une « intelligence stratégique » permettant une analyse géopolitique.
La capacité d’’ intelligence » semble ici une première étape indispensable dans cet apprentissage de la puissance.
Galileo pourrait aussi obéir à cette logique, encore faut-il que ce programme majeur puisse progresser, ce qui n’est pas le cas actuellement, et qu’il soit perçu par les Européens comme un instrument de souveraineté.
La capacité de géolocalisation appartient de fait, à ces outils multiplicateurs de puissance.
La capacité de télécommunications militaires est aussi un autre facteur de puissance. Le lancement réussi de Syracuse III[21] avec certains de nos partenaires européens (Allemagne, Italie) et l’OTAN obéissait à cette logique.
Les capacités spatiales d’alerte avancée et d’écoute électronique sont également indispensables pour l’UE. Le lancement en février 2009, par une fusée Ariane V, des deux satellites militaires expérimentaux français Spirale ouvre une nouvelle voie dans la maîtrise des techniques d’alerte avancée d’ici 2020. Cette capacité, développée par la France, bénéficiera directement à l’Europe.
De même, la décision prise le 16 février de cette année par la France de lancer le stade de conception du programme de satellite MUSIS afin de succéder à Hélios 2 à l’horizon 2015 et qui se fera en coopération[22], contribuera à renforcer la défense européenne.
L’UE pourrait ainsi disposer d’ici 2012, de nouvelles capacités induisant dès lors un effet de puissance. Mais, l’UE est comme Monsieur Jourdain. Elle peut être une puissance, encore faut-il qu’elle le sache et qu’elle le veuille.
Une autre question reste essentielle.
Combien même l’UE disposerait d’une capacité militaire dissuasive conventionnelle et/ou nucléaire, se pose alors la problématique du processus décisionnel. En clair, qui déciderait la mise en œuvre d’une frappe ? Qui serait l’autorité légitime ? On le voit clairement : il faut d’abord une définition politique commune à tous les membres de l’UE sur l’exécutif communautaire et sa légitimité face à une crise stratégique majeure. Le sujet est aujourd’hui impopulaire pour l’opinion publique européenne, d’ailleurs peu intéressée par la question. Ainsi, les approches contradictoires des présidences successives de l’UE illustrent cette incapacité décisionnelle et structurelle. A l’inverse, l’OTAN ignore cette difficulté dans la mesure où Washington est en mesure d’imposer une ligne de conduite difficile à contester.
Alors, oui, l’UE aurait besoin d’une dissuasion où le nucléaire tient un rôle important au sein d’une panoplie élargie incluant des missiles de croisière à têtes conventionnelles permettant des frappes ciblées. Il ne s’agit pas de désigner un adversaire, encore moins de fustiger une partie de la planète, mais de faire preuve de réalisme face à des menaces multiformes.
Aujourd’hui, nous en sommes encore loin.
Nous sommes en période d’attente, certains diraient de latence et d’incubation. Il sera ici très important d’analyser les évolutions de l’OTAN à l’occasion du sommet de son soixantième anniversaire les 3 et 4 avril à Strasbourg et Kehl. En effet, l’Alliance et l’Union Européenne ont des destins croisés et liés. Toute évolution de l’une des deux organisations a des conséquences sur l’autre.
De plus, la crise nucléaire iranienne servira de révélateur de la volonté et de la détermination européenne. Les mois à venir vont être à cet égard, décisifs avec l’élection présidentielle de juin en Iran. L’apaisement est possible, si le dialogue entre Washington et Téhéran arrive à se mettre en place, mais l’affrontement n’est pas à exclure si les conservateurs religieux continuent à prôner la destruction d’Israël. L’Europe ne pourra pas se contenter de rester en observateur prudent.
Entre les programmes de puissance non-dissuasifs évoqués précédemment, il importe donc de faire de la pédagogie et essayer tant bien que mal d’injecter l’idée de « dissuasion » au niveau européen.
À défaut de puissance, il faut apprendre la patience et créer une capacité de persuasion européenne.
Jérôme Pellistrandi est membre de la société française d’études militaires. Il prépare un doctorat et collabore régulièrement à DNSC et au Casoar
Bibliographie
Bruno TERTRAIS, L’arme nucléaire, Presses Universitaires de France, 2008.
Sous la direction de Pierre PASCALLON, La dissuasion nucléaire française en question(s), L’Harmattan, 2006.
Yves CARIOU, FOST, Force Océanique Stratégique, Marines éditions, 2006.
Paul BEAVER, Britain’s modern royal navy, éditions PSL, 1996.
Livre blanc défense et sécurité nationale, 2008.
[1] Dans la nuit du 3 au 4 février, le SNLE Triomphant et le HMS Vanguard se sont percutés par hasard au large de la Manche.
[2] Le CERN est installé à Genève et traite de physique fondamentale.
[3] Escuela de Estado Mayor, désormais intégrée au sein d’un enseignement interarmées équivalent au CID français.
[4] La crise de Suez servit de révélateur aux deux partenaires français et britanniques avec des conclusions différentes, la France choisissant la voix de l’autonomie complète.
[5]Le Terrible : mis sur cale en 2000 pour un lancement en 2008 et une admission au service actif prévue en 2010.
[6] Pour la France : 60 Mirage 2000N armés du missile ASMP. Le format sera réduit d’un tiers.
[7] Rome avait envisagé en 1959 de se doter de sous-marins nucléaires d’attaque, mais les Etats-Unis ne souhaitèrent pas apporter leur aide. Le premier SNA italien aurait du s’appeler Guglielmo Marconi.
[8] Le dernier essai a été effectué le 20 février 1996. 181 essais ont été réalisés au CEP. 17 tirs avaient été conduits auparavant au Sahara.
[9] Mis en service en 2012.
[10] Mis en service en 1985.
[11] La Ligne d’Intégration Laser (LIL) permettant la validation des équipements du LMJ fonctionne ainsi depuis 2002.
[12] Le missile est américain mais les têtes nucléaires sont de conception nationale.
[13] EADS Space Transportation est directement issu de l’Aérospatiale.
[14] En 2002, Bruxelles a voté une loi prévoyant l’arrêt progressif des centrales entre 2015 et 2025.
[15] Mise en service prévue initialement en 2009, mais les retards du chantier seraient de l’ordre de 3 ans.
[16] Le réacteur devrait être opérationnel en 2012.
[17] Depuis Henri Becquerel lors de la découverte de la Radioactivité en 1896 avec Pierre et Marie Curie.
[18] Un réacteur est en service à 160 km au sud d’Alger à Aïn Oussara.
[19] P.39.
[20] Ce centre est situé dans la banlieue de Madrid et appartenait à l’UEO avant d’être transféré à l’Union Européenne.
[21] Le 14 octobre 2005 depuis la base spatiale de Kourou.
[22] L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Belgique et la Grèce participeront à Musis qui s’appuiera sur l’envoi de 3 satellites d’observation optique.





Alex // mar 9, 2009 at 16 h 16 min
Il faut dire que l’imbrication entre les moyens nucléaires anglophones commencait non pas aprés Suez, mais aprés le debacle du lanceur ballistique aerien SKYBOLT, ce qui voulait la RAF parce qu’elle s’integrait avec les bombardiers strategiques du V-Force. Faut de SKYBOLT, on a decidé de faire du POLARIS, ce qu’entrainait un interdependence plus fort.
Frédéric // mar 9, 2009 at 22 h 33 min
Concernant les armes nucléaires, il convient de rappeler que quasiment toutes les armées de l’Alliance Atlantique ont eu à manipuler des armes nucléaires US.
Vous avez indiqué les Hornest John, mai la Luftwaffe était équipé de Pershing I, l’aéronavale norvégienne de charges de profondeurs nucléaires, les F-104 Canadiens et les Vautours français de bombes A, et la RAF avait carrément la clé des arsenaux nucléaires de l’USAFE installé en Angleterre, ect…
Aujourd’hui, l’Europe est confrontée à un ”vide stratégique”, après avoir était surarmé, elle n’a plus de capacité à faire la guerre à grande échelle ou s’emparer de grands territoires comme avant la 2e GM.
Aurélien // mar 10, 2009 at 18 h 21 min
C’est au sein du 1er CATAC, commandement des forces aériennes tactiques françaises, que les pilotes français de F100 ont pris des alertes nucléaires entre 1965 et 1966. Les F100, de la 11e et de la 3e escadre étaient armés de bombes nucléaires américaines, protégées par un système de double clé et des procédures rigoureuses.
Ces bombes nucléaires tactiques américaines ont été retirées des escadres après la sortie de l’Otan en 1966.
eric // mar 12, 2009 at 10 h 37 min
je trouve qu il faudrait plus parler de ce sujet ne serait ce que pour l avenir
Ménesglad // mar 13, 2009 at 9 h 56 min
J’ai été à une conférence sur l’Europe à Science Po la semaine dernière. 500 personnes. Il n’était question que d’économie et aucun particulier dans l’assemblée n’a abordé le sujet. C’est moi qui ai posé la question de l’Europe de la Défense haut et fort aux intervenants dont certains sont assez connus pour être des européens français ou étrangers convaincus. La réponse me fut donnée sur la pointe des pieds par un italien qui effectivement admit qu’il fallait se poser la question du “Hard power” et de “L’Europe de la puissance”.
Le “Refus de la Puissance” à cause de nos deux Guerres Mondiale et des crimes commis par Hitler en amène certains à un quasi aveuglements volontaire à propos de la réalité des mécanismes rivalitaires de la nature humaine (vois René Girard) et à se croire ad eternam protégés en Europe de la violence planétaire…. Hélas, plus on refuse de regarder le miroir en face et plus il nous éclatera au visage ! Mais ça, peu sont prêts à l’admettre….
Frédéric // mar 16, 2009 at 9 h 22 min
Quand on lit les critiques disant ”non à l’OTAN” sans rien proposer d’autre que le statut quo, on ne peut qu’être d’accord ave Ménesglad.
eric // mar 17, 2009 at 8 h 27 min
je suis parfaitement d accord avec frederic et
Ménesglad pourquoi est ce que personne n aborde ce sujet qui est quand même d actualité